“Coulage de béton sur fleur éclose” au Théâtre La Croisée des Chemins

Un seul (s)-en-scène de Jack Line, auteur, artiste, metteur en scène.
Seul-en-scène avec un “s” du fait que le comédien a refusé un duo … son binôme étant mieux payé que lui ( 2 tickets restaurant).
On m’avait demandé : quel spectacle vas-tu voir ce soir ?
J’ai répondu “Coulage de béton sur fleur éclose” … Silence … Mes interlocuteurs, interloqués, sont restés muets, sauf un ami anglais, très gentleman qui a dit, avec ce flegme si britannique : “Il aye sponsorrisé parr Lafarge, est-il ?” Humour anglais.
L’humour français de la pièce est beaucoup plus fin, sulfureux, chaotique.

Des sketches minimalistes, décalés, surréalistes, non dénués de poésie. L’artiste convoque le Ronsard de l’ode “Mignonne, allons voir si la rose”, tout en fustigeant Vinci, pas le peintre … le bétonneur qui étouffe les fleurs.
Faisant mine de ne pas y toucher, Jack Line aborde tous les sujets sociétaux actuels, racisme, homophobie, religion … Me too également avec un aparté étonnant sur les Oiseaux d’Hitchcock qui se bécotent sans consentement mutuel.
De façon émouvante, il se confie. Enfant, il jouait avec des poupées et on le qualifiait de “fille manquée”. “Pas d’accord”, éructe-t-il ! “Plutôt badgirl car je les faisais fighter !” Depuis, il se balade toujours avec une batte de baseball.
Il nous rapporte une de ses expériences littéraires qui l’a profondément marqué … Il rend visite au Ciel à Sartre qu’il interpelle … “L’enfer c’est les autres”, avait écrit ce dernier … Jack le croyait au Paradis Blanc ! Pas du tout, alors que Rimbaud, qui a écrit “Une saison en enfer” se prélasse dans un jacuzzi de lait frais !
La métaphore est belle !
On est ému par la Nocturne N°13 de Chopin – bien que le régisseur se trompe et envoie un air de Bach … “c’est pareil”, dit le technicien, “Non”, réplique Jack, “un siècle les sépare ! C’est comme si tu disais Fernandel et Christine and the Queens, c’est pareil” !
Heureusement, un couplet de raï de Cheb Mami vient sauver le spectacle quand celui-ci allait dérailler.
Une pièce interactive aussi. Le public participe. Jack offre une bouteille d’eau gazeuse, il serre des mains, il invite la salle, perplexe, à s’interroger sur l’infini qu’il va ensuite définir de façon magistrale, se référant avec brio aux mathématiques, à la philosophie et à l’astrophysique dans une envolée lyrique qui retombe vite à plat.
Des cassures rythmiques. Le comédien imprévisible quitte la scène brutalement … mais revient car il est payé pour tenir une heure, bien qu’il n’ait strictement rien à dire, ayant oublié chez lui le livre de souvenirs de Jackie Sardou.
Il se propose de lire à la place celui de Mike Tyson … y parviendra-t-il ?
Des silences lourds, des blagues sans chute … l’humoriste n’aime pas les chutes. Il a décidé de terminer son spectacle par le début. Finalement, il y renonce.
On pense à Raphaël Mezrahi, Desproges, Devos, Coluche, Inspecteur la Bavure, Gaston Lagaffe, Fernand Raynaud … Fernand Raynaud, non.
Ionesco, oui, on entre dans le monde du burlesque et de l’absurde. “Insolite plutôt qu’absurde”, préférait dire le célèbre dramaturge … absurde serait synonyme de non-sens. Les bribes de paroles de Jack, eux, sont lourds de sens tout en restant légers.
A propos de son spectacle atypique, l’auteur a déclaré : “C’est un métasketch qui se situe dans un registre minimaliste avec peu de mise en scène.” … “Vous voyez Charlie Chaplin”, dit-il, “eh bien, c’est pas du tout ça.”
“Coulage de béton sur fleur éclose”. Tous les vendredis à 21h30 au Théâtre de La Croisée des Chemins 43, rue Mathurin Régnier Paris-15

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