Grenoble est une ville pionnière en matière d’échanges

Eric Recoura, en tant que directeur de l’Action internationale de la ville de Grenoble, est l’un des architectes de la seconde édition de la Biennale des villes en transition. On le définit volontiers comme un « pur produit grenoblois », mais celui qui dirige aujourd’hui une équipe de 15 personnes a un parcours résolument tourné vers l’international dont il ne s’est jamais détourné. Il intègre tout d’abord le ministère des Affaires Etrangères sur une fonction où il s’occupe de festivals de cinéma en Espagne et de centres culturels en Mauritanie. Après quelques expériences à l’étranger, il s’engage, à son retour en France, sur un poste en lien avec la coopération décentralisée des territoires. Il intègre ensuite la ville de Grenoble il y a 7 ans. Parallèlement, il enseigne dans plusieurs universités de France et du monde et préside l’ARRICOD, association des professionnels de l’action européenne et internationale des collectivités territoriales.

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Les mots ont un sens et M. Recoura est fier de son intitulé de poste : « L’action, ça bouge, car nous conduisons tout au long de l’année des projets, des programmes de coopération, des échanges avec de nombreuses villes du monde sans compter les animations et les événements ». Le décor est planté. M. Recoura est un homme de terrain et le revendique.

« Nous adoptons une posture où l’on apprend de nos partenaires », confie-t-il. Pas question d’exporter « l’excellence » à la française. La clé de la réussite, en matière de transition, c’est la modestie. Comme pour le budget participatif de la ville de Grenoble, mis en place il y a 4 ans maintenant : « Nous sommes allés dans la ville de Cascais au Portugal qui avait une expérience beaucoup plus ancienne et développée que la nôtre ». Aujourd’hui, Grenoble compte 19 accords de coopération avec des villes du monde entier, dont certains ont été signés il y a 60 ans. Autant dire qu’elle n’en est pas à son coup d’essai. La nouveauté, c’est la constitution d’un réseau des villes en transition, comme celles, nombreuses, présente à la Biennale.

Selon M. Recoura, la ville au sens large est le bon espace pour relever les défis d’hier et d’aujourd’hui. C’est « l’échelle humaine de proximité, celle où l’on implique les gens » et dont les bonnes idées inspirent au-delà de ses frontières. En prenant du recul sur les jumelages franco-allemands d’après-guerre, il souligne l’importance capitale des relations locales dans le processus de paix avec l’Allemagne. « Un échange de fanfares ou de clubs de foot, ce sont des populations qui ont été amenées à réellement échanger et à s’accueillir chez elles, seulement 10 ou 15 ans après le conflit le plus meurtrier que la planète ait connu ! » La problématique n’est pas tant une question d’échelle que de compétences. La décentralisation a amené les municipalités à se saisir d’un grand nombre de dossiers. Aujourd’hui, la transition est, de fait, surtout le fruit de politiques publiques locales.

M. Recoura n’a pas vocation à défendre les institutions européennes, réceptacles des transferts de souveraineté, mais aussi de l’hostilité d’une partie des peuples. Il faut simplement veiller à rester pragmatique : « L’idée est d’apporter à la connaissance du public les services que l’Europe peut lui rendre », déclare-t-il. Même s’il admet volontiers que le personnel politique rechigne lorsqu’il s’agit d’expliquer ce qu’elle fait concrètement, et ce, afin de « garder un bouc émissaire permanent ». M. Recoura confie que c’est bien la Commission Européenne qui a, par exemple, financé une partie du sommet international des « villes contre les traités de libre-échange », dont fait partie Grenoble, en février 2017. « Cela peut paraître fou, mais elle avait plus intérêt à ce qu’on fasse vivre le débat démocratique ». Maintenir la pression pour faire émerger des solutions alternatives, c’est aussi ça « bouger les lignes » dans l’intérêt des Grenoblois. Point de friction et non des moindres concernant le CETA, l’ouverture des marchés publics des collectivités locales à la concurrence. À Grenoble, « nous proposons le bio local dans les cantines scolaires et on va avoir un blocage à ce niveau-là ! »

L’action internationale couvre aussi la question de l’accueil des immigrés. « C’est une tradition grenobloise qui remonte à l’existence de la ville ». Garder connaissance des cultures qui ont enrichi et enrichissent encore aujourd’hui l’agglomération, tel est l’objectif affiché de la municipalité. « La meilleure façon d’y parvenir, c’est souvent de nouer des accords de coopération avec les territoires d’origine », avance M. Recoura. Il cite l’exemple d’un jumelage hautement symbolique avec la ville de Corato en Italie. Suite à des vagues d’immigration successives au cours du XXe siècle, la communauté coratine est aujourd’hui fortement représentée à Grenoble. « Nous organisons chaque année des manifestations culturelles qui mettent un pays à l’honneur. Actuellement, nous sommes en pleine saison roumaine avec l’organisation de débats, conférences autour de la place des Roumains dans notre ville. Nous mettons aussi en lien les ressortissants avec des structures culturelles et artistiques et faisons en sorte que les enfants puissent manger roumain à l’école pendant une journée ». L’idée est de célébrer des instants festifs avec l’ensemble de la population. Cela favorise le vivre-ensemble.

Grenoble « accélère les transitions » selon un slogan choisi pour promouvoir la Biennale. Quand Pablo Servigne, intellectuel parrain de l’événement, parie sur l’effondrement, M. Recoura acquiesce tout en s’insurgeant contre cette « forme incroyable de cécité mondiale ». Il faut s’intéresser aux « villes résilientes, celles qui ont connu de vrais chocs et qui savent réinventer une vie locale». Cela passe aussi par une nouvelle manière de faire de l’international, en ayant recours davantage à l’Internet par exemple. « Prendre un avion tous les 4 matins pour regarder comme se passe le monde, c’est parfois choquant ! » affirme-t-il avec conviction, au moment même où, dans un autre registre, l’écotourisme plébiscite de plus en plus le voyage sans avion. « En tant que président de mon association, j’ai lancé des réflexions sur le sens de notre métier dans un monde sans pétrole. Certains de mes collègues ont sont encore très loin », se désole-t-il. « Ils peuvent en être convaincus, mais dans leur propre organisation, ils sont à 20 ans de cette réflexion ».

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