Les similitudes entre langues, une analyse sociolinguistique souligne aussi la question de l’identité du monde

Expressions du monde: ce livre réunit près de 7 000 expressions françaises avec leurs origines et explications, faciles à retrouver grâce à un index alphabétique.

Cet ouvrage qui rappelle avec humour et humanisme, a nécessité 13 années de travail rigoureux en collaboration avec une vingtaine de bilingues, pour transcrire, dans une quinzaine de langues du monde, des expressions plus ou moins équivalentes sur les situations de base de notre condition humaine, soit environ 300 « contextes » placés sous des « étiquettes » sémantiques pouvant englober diverses nuances.

Jean-Pierre Bregnard déploie le pont des multiples expressions qui, entre les langues et les cultures, disent, de manière souvent savoureuse, quelque chose de notre commune humanité. Il ne s’agit pas d’un pont jeté là, à toute vitesse, mais d’une patiente et rigoureuse construction qui a pris treize années de la vie de son auteur.

Sa démarche ne s’inscrit pas dans une perspective scientifique mais philosophique, humaniste: débusquer, à travers les expressions idiomatiques, des équivalences, ou quasi-équivalences, dans une quinzaine de langues du monde. Elles sont classées selon «leur intention de décrire des situations récurrentes rencontrées dans notre monde».

Dans le livre “Les expressions du monde” de Jean-Pierre Bregnard (Ed. l’Age d’Homme) on découvre des similitudes avec des langues nettement plus exotiques où il voyagé par-delà les océans et les similitudes entre langues proches, c’est quelque chose qui nous est familier. Au contraire des proverbes, des dictons, des adages, les expressions ne sont guère « subjectives » au sens où elles véhiculeraient des idéologies, des doctrines pouvant s’opposer à d’autres. Elles ne comportent pas de « on doit », de « il faut » mais décrivent avant tout des données de notre condition. On dira raisonner comme une savate et guère « raisonner comme un communiste, un capitaliste, un croyant ou un athée ». Les expressions, pour s’insérer dans la langue, doivent faire une certaine unanimité.

En chinois on dit: “le père tigre n’aura pas de fils chien” et en vietnamien: “les dragons naissent des œufs de dragon”.
En italien on dit: “le fils du chat attrape des souris”, en roumain: “le hibou ne couve pas de rossignol”, en espagnol: “les parents chats font des minets”, et en arabe: “le fils du canard est bon nageur”, et en français: “les chiens ne font pas des chats”, c’est ce qu’on dit quand un enfant ressemble à ses parents.

D’un côté, les expressions ne paraissent pas utiles puisque chacune pourrait être remplacée par l’exposition de son sens. Cependant, à l’évidence, elles sont indispensables dans notre vécu. Leur raison d’être renvoie à des dimensions de plusieurs ordres : sociologique (ou sociolinguistique), psychologique, anthropologique, existentiel. C’est qu’il en va des domaines de connaissances comme de différents champs d’attraction au milieu desquels les expressions font partie d’objets volants pas toujours identifiables.

L’analyse sociolinguistique souligne aussi la question de l’identité : nous appartenons à un milieu, à une classe sociale ou à une région dont les individus ont souvent besoin de se souder, de se reconnaître entre « mêmes ». Parler une langue, c’est aussi exprimer une identité. Nous ne désirons pas être confondue avec ceux que nous n’aimons guère, ceux qui nous regardent de haut ou encore ceux, plus bas, qui nous font honte. On retrouve ces constantes dans l’humanité entière.

Elles rendront compte d’un groupement humain déterminé, d’une époque, d’une part de l’histoire d’un peuple relié à sa culture, “le doux comme la terre vietnamien, correspondant à peu prés à notre doux comme un agneau, s’expliquera sans doute par une culture essentiellement agricole”.

L’analyse sociolinguistique, en tant que science, s’occupe de règles touchant à des objets précis, mais elle ne saurait rendre compte de l’ensemble du phénomène de l’intention expressive. Il en va ainsi concernant l’existence d’expressions utilisées universellement par des personnes vivant pourtant dans des temps et des milieux très différents. Car si travailler pour des clopinettes, être de la haute sont des expressions liées au domaine social, on saurait moins demander au sociolinguiste de nous expliquer l’émergence de être mort de froid, faire d’une pierre deux coups ou être comme un poisson dans l’eau.

Le livre recense quatre expressions en français, dont «promettre la lune», puis fournit des équivalences en espagnol, en allemand, en portugais, en italien, en russe, en grec, en roumain, en néerlandais, en japonais, en anglais et en vietnamien, soit onze langues; si le chinois, l’hindi, l’arabe et le roumain n’apparaissent pas, c’est que l’expression y est mot pour mot identique ou peu s’en faut.

Avant traduction, les expressions sont chaque fois déclinées dans leur graphie originelle. Quand le français «tâte le terrain», le russe «lance la canne à pêche» et le chinois «scrute les soupirs». Autre exemple, sous l’étiquette «Etre aguerri-e, ne pas être naïf-ve», si le francophone «n’est pas né d’hier», ou «de la dernière pluie», l’Italien «a du sel dans la citrouille», le Roumain «a été graissé par tous les onguents», l’Espagnol «n’est pas tombé du nid», le Russe «s’est usé les dents», alors que l’Arabe «est un loup qui se connaît», que le Grec «n’a pas mangé du foin» et que l’Indien «n’a pas fait ses cheveux gris au soleil»… On imagine le travail de Titan, et de fourmi, requis par une telle entreprise. Le résultat est un magnifique hommage à l’invention verbale universelle, de nature à nous faire toucher par le cœur et par l’esprit nos frères humains plus ou moins proches et lointains.

Les expressions touchent à différents domaines de recherches qui paraissent tour à tour pertinents. En charriant constamment les données de base de notre condition, le monde des expressions est en quelque sorte un bassin alluvionnaire fait de multiple matériaux dont nous devons tenir compte si nous prétendons élaborer une conception du monde qui ne soit pas bâtie sur du sable.

Jean-Pierre Bregnard: “Au départ, je pensais partir pour une investigation de deux ou trois ans. Cela m’a pris treize ans. J’ai commencé par me documenter, lire des ouvrages de linguistique, et tout en menant cette démarche j’ai cherché des personnes bilingues dans quinze langues, couvrant l’Orient, l’Occident et la culture arabe, par l’intermédiaire du bureau neuchâtelois du Délégué aux étrangers. Une vingtaine de personnes bénévoles ont manifesté leur intérêt. Sans elles, ce livre n’aurait pas été possible. Une dizaine d’autres personnes, non bénévoles, ont supervisé le tout”.

“L’ idée est sans doute venue à beaucoup de gens. La variété et la saveur des expressions m’ont toujours intrigué. Je pensais qu’il existait un grand nombre de livres partant du français et recensant des expressions bilingues. C’est le cas pour certaines langues comme l’allemand, l’anglais, le roumain, ou même le chinois, mais c’est rare, voire inexistant, dans d’autres langues, pas seulement «lointaines», comme l’italien par exemple! Je me suis pris au jeu, j’ai défini une structure, un canevas, et cela m’a passionné et amusé. Au début, je pensais à vingt langues, mais je suis aujourd’hui satisfait d’être parvenu à bon port avec quinze. Il n’existe pas d’autre livre qui offre autant de résonances expressives équivalentes à notre condition humaine”.

Un petit mot de Jean Ziegler.

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