VIH : «le SIDA est loin d’être terminé», l’épidémie continue de tuer plus des personnes

GABRIEL MIHAI

Ce n’est pas la première fois que la conférence scientifique de l’IAS se tient en France, mais la dernière édition remonte à 2003. Cette conférence, également co-organisée par l’ANRS, a tenu une place particulière dans l’histoire de la lutte contre le VIH/sida.

Si l’épidémie a évolué ainsi que les réponses apportées, c’est bien grâce à la recherche fondamentale et les travaux scintifiques menés dans le monde entier. La recherche française à travers l’ANRS est à l’honneur et confirme qu’elle a toujours été à la pointe de la lutte contre l’épidémie de VIH.

Plusieurs associations de lutte contre le VIH/SIDA* ont déploré l’absence du président de la République Emmanuel Macron à la conférence scientifique sur le VIH de l’IAS. Au moment où les acteurs de la lutte contre l’épidémie s’inquiètent des coupes budgétaires annoncées par le président Donald Trump, cette absence sonne comme un retrait français.

Giovanna Rincon, directrice de l’association Acceptess T de défense des droits des personnes transgenres va plus loin lorsqu’elle lance : « où est la France ? Où est le courage ? Où est le président Macron ? » Même ton de la part des activistes qui interrompent l’intervention de la ministre de la santé Agnès Buzyn au cri de « honte à Macron ».

La conférence s’ouvre ainsi dans une ambiance relativement tendue. Les nombreux progrès accomplis contre la maladie ne sont pas suffisants. Chacun semble en convenir. « Il reste encore beaucoup à découvrir, en particulier un vaccin et un remède », souligne Linda-Gail Bekker, présidente de l’IAS. A ces deux défis, Jean-François Delfraissy, co-organisateur et ancien directeur de l’Agence nationale de Recherche sur le SIDA et les hépatites (ANRS) ajoute « la nécessité d’innover encore en matière de prévention et d’associer la recherche à d’autres domaines médicaux comme le cancer ou le diabète, dans un but de santé globale ».

Giovanna Rincon souligne de son côté, l’importance de combattre les discriminations et de permettre à tous d’accéder à la prévention et aux traitements. Tout comme le scandent les activistes sud-Africains qui se sont invités à la tribune de la séance plénière d’ouverture pour réclamer « un égal accès au traitement pour les populations clé ». Parmi lesquelles les transsexuels, les prisonniers, les migrants…

Un des objectifs que de nombreuses associations et ONG vont mettre en avant au cours de cette rencontre internationale qui devrait réunir près de 6 000 spécialistes. Et ce en raison des chiffres alarmants dans ces populations. Ainsi, « plus de 80% des nouvelles infections se produisent dans ces communautés », rappelle Michel Sibidé, directeur exécutif de l’ONUSIDA.

« Prudence ne serait pas morte si tout avait été fait pour mettre fin au sida », assène Sibongiley Tshabalala. « Elle faisait partie de ce million et plus de morts rapportées par ONUSIDA. A cette conférence, nous allons entendre des infos fantastiques sur ce qu’il est possible de faire et toute une rhétorique sur ‘la fin du sida’. (…) Le sida n’est pas terminé» , continue-t-elle (lire l’intégralité de son discours sur le site de TAC ou voir la vidéo, à partir la huitième minute ). Affirmant ne pas vouloir culpabiliser l’ensemble des délégué-es présent-es, mais bien éveiller les consciences, Sibongiley Tshabalala explique que la mort de Prudence signe l’échec du système de santé, rappelle les baisses des budgets, les priorités de recherche qui ne sont pas fixées par les populations-clés, le système de brevet que les pays ne cassent pas alors qu’il impose des prix exorbitants sur les traitements.

De façon moins attendue, les deux co-présidient-es de l’IAS (International Aides Society, qui organise la conférence) ont aussi émis des réserves sur la possibilité de mettre fin au sida au vu des décisions politiques prises récemment par des dirigeant-es des pays riches.

Directrice adjointe de la fondation Desmond Tutu, Linda-Gail Bekker alerte : « Nous constatons un désengagement dans le financement mondial de la lutte contre le sida. Plus récemment, et de façon plus inquiétante, les bailleurs les plus riches appellent ou réfléchissent à des coupes substantielles dans les subventions à la recherche ou aux programmes. » Les États-Unis notamment, ont annoncé des coupes budgétaires qui sont autant d’«assauts» (onslaughts) qualifiés de «dévastatreurs» par la co-présidente de l’IAS. Les effets se font déjà sentir et les acquis de la lutte contre le sida commencent à s’éroder.

« Les traitements d’aujourd’hui sont plus efficaces et moins toxiques à long terme, et on peut espérer qu’on puisse encore les simplifier », déclare le Pr Jean-François Delfraissy, qui préside la conférence IAS 2017 avec la Pr Linda-Gail Bekker (Desmond Tutu HIV Center, le Cap, Afrique du Sud et présidente de l’IAS). Il ajoute :  » Plusieurs pistes sont à l’étude. Une consiste à alléger les traitements : 2 voire un seul antirétroviral par jour ; on évalue aussi la possibilité de « concentrer » le traitement sur quelques jours ou bien de délivrer des médicaments à action prolongée dont le principe actif serait libéré lentement dans le sang pendant plusieurs semaines « . De nouvelles molécules sont par ailleurs à l’étude dont certaines appartiennent à de nouvelles familles d’antirétroviraux, comme des inhibiteurs d’attachement ou des inhibiteurs de « maturation », dans une étape plus tardive du cycle du VIH.

Le principe des antirétroviraux est d’empêcher la réplication du virus et de permettre aux patients de vivre avec une charge virale maîtrisée. Maîtrisée, mais pas supprimée. Les antirétroviraux ne parviennent pas à éradiquer les réservoirs viraux, ces cellules où le VIH persiste à l’état latent et est capable de se réactiver si les traitements antirétroviraux sont arrêtés. « C’est la nouvelle frontière que nous nous sommes fixés en lançant, en 2011, l’initiative Towards HIV Cure » explique la Pr Françoise Barré-Sinoussi, Prix Nobel de Médecine 2008 et à l’origine de cette activité internationale de l’IAS. « Plusieurs observations nous permettent de penser depuis quelque temps déjà que nous pourrions parvenir à la guérison, ou de manière plus raisonnable à la rémission de la maladie sans traitement. Le cas de quelques patients contrôlant leur infection pendant de longues années alors qu’ils ne prennent pas de traitement, ou encore de cette enfant mise sous traitement peu après la naissance et chez laquelle aucune charge virale n’est détectable depuis l’arrêt des antirétroviraux. On peut citer aussi le patient dit « de Berlin » ayant bénéficié d’une transplantation de la moelle provenant d’un donneur présentant une résistance génétique à l’infection et dont le virus est devenu indétectable dans le sang, ou encore des travaux expérimentaux menés chez les primates… tous ces éléments sont en faveur du concept de rémission possible après arrêt de tout traitement « , ajoute t- elle.

Une découverte réalisée en France et publiée en mars 2017 dans la revue Nature nous permet de penser que nous allons progresser dans cette voie de recherche. Les chercheurs viennent d’identifier que les cellules quiescentes CD4+ qui expriment le marqueur CD32a sont des réservoirs(2). Cela permet d’envisager des stratégies ciblant précisément les réservoirs. Certaines consistent à utiliser des médicaments employés pour d’autres maladies, comme le cancer, pour « attaquer » le réservoir. La France (l’ANRS à travers son réseau de chercheurs de l’Inserm, de l’Institut Pasteur, du CNRS, du CEA et de centres hospitaliers) s’inscrit dans cet ambitieux programme intégrant recherche fondamentale, recherche clinique et sciences humaines et sociales.

Plusieurs sessions ont été consacrées au moyen de réduire les prix, notamment celles autour de l’initiative « 90 $ – 90 $ – 90 $ », qui adapte à la question des tarifs le mot d’ordre d’ONUSIDA : 90 % de personnes dépistées, 90 % sous traitement, 90 % en charge virale indétectable. Les possibilité de faire baisser les prix par la négociation ou par la concurrence des génériques, et les entraves qu’y opposent l’industrie, souvent soutenue par les gouvernements, ont été décrites. Les activistes, notamment d’ITPC ou de Médecins sans frontières, rappellent le rôle prépondérant que jouent les communautés dans ce combat pourtant très technique autour du droit des brevets.

De leur côté, les scientifiques qui ont signé la déclaration de Paris « Science Matters – la science compte » affirment : « La recherche doit permettre de poursuivre la réflexion portant sur la réduction des coûts des outils de diagnostic et des antirétroviraux, ainsi que sur ceux des traitements contre les co-infections, en particulier pour les pays à ressources limitées. Il est aussi important d’étendre ces études à la réduction des prix des génériques et des bio-équivalents. »

Le dernier frein, enfin, est celui des droits des personnes vivant avec le VIH et des populations-clés de l’épidémie, les HSH (hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes, expression plus englobante que gays), les trans, les migrant-es, les usager-es de drogues, les travailleur-ses du sexe, les femmes ou encore, dans certains contextes les jeunes. La question de leurs droits a sans cesse été posée au sein de la conférence et nous y reviendrons dans un billet dédié.

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