Crise agricole : Les agriculteurs manifestent à Paris contre le Mercosur, avec ou sans tracteurs
Manifestation agriculteurs Arc de Triomphe
Malgré les interdictions et les tensions, les agriculteurs français ont investi la capitale ce jeudi 8 janvier pour exprimer leur colère face à l’accord commercial imminent entre l’Union européenne et les pays du Mercosur. Une centaine de tracteurs ont défilé vers des sites emblématiques comme la Tour Eiffel et l’Arc de Triomphe, symbolisant une mobilisation qui ne faiblit pas depuis plusieurs semaines.
Dès 3 heures du matin, une vingtaine d’agriculteurs ont pris position aux abords de la Tour Eiffel, accompagnés d’une dizaine de tracteurs. Sur la pelle d’un engin, un slogan clair et hostile au traité UE-Mercosur : « CR 33 NON AU MERCOSUR ». Ludovic Ducloux, coprésident de la Coordination rurale de Gironde (CR 33), a décrit leur arrivée sans encombre : « On a mis 40 minutes à arriver, on n’a pas trouvé de gendarmes sur notre route ». Il a ajouté avec détermination : « On avait dit qu’on monterait à Paris, on y arrive ».
La Coordination rurale, syndicat classé à droite voire à l’extrême droite et habitué aux actions musclées, mène le front de cette protestation. Son président, Bertrand Venteau, a déclaré à l’AFP : « Nous voulons être reçus ce jour par la présidente de l’Assemblée nationale et le président du Sénat ». Le syndicat a appelé à une manifestation devant l’Assemblée nationale dans la matinée, malgré un arrêté de la préfecture de police interdisant l’accès des tracteurs à des zones sensibles comme l’Élysée, Matignon, le Parlement, les ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique, ou encore le marché de Rungis.
Cette mobilisation s’inscrit dans un contexte de crises multiples pour la profession agricole. Les éleveurs font face à une épizootie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) chez les bovins, tandis que les céréaliers subissent de faibles cours du blé et des prix élevés des engrais. S’ajoute la menace d’une concurrence accrue avec la signature potentielle d’un accord de libre-échange négocié depuis plus de 25 ans entre l’UE et quatre pays d’Amérique du Sud (Argentine, Brésil, Uruguay et Paraguay). Les agriculteurs craignent l’arrivée massive de bœuf, de sucre et de volailles produits avec des normes environnementales et sanitaires moins strictes que celles imposées en Europe.
Depuis l’hiver 2024, les revendications portent sur des simplifications administratives et un allègement des normes européennes, jugées trop contraignantes et sources de concurrence déloyale. Ni la loi d’orientation agricole adoptée début 2025, ni la loi dite Duplomb, ni les promesses répétées de Paris et Bruxelles n’ont apaisé les tensions. Les syndicats ont été reçus plusieurs fois à Matignon et à l’Élysée depuis décembre, mais sans résultats concrets.
La FNSEA, premier syndicat agricole français, alliée aux Jeunes Agriculteurs (JA), a annoncé un grand rassemblement devant le Parlement européen à Strasbourg le 20 janvier si l’accord Mercosur était signé. À sa sortie d’un rendez-vous avec le président du Sénat et la présidente de l’Assemblée nationale, le patron de la FNSEA, Arnaud Rousseau, a réclamé un « créneau d’ici mars-avril » au Parlement pour une loi spéciale destinée à apporter des réponses « concrètes ». Il a également appelé les parlementaires à voter le budget de l’État pour 2026 et à faire appliquer la loi d’orientation agricole et la loi dite Duplomb. Lors de ces échanges, des manifestants ont violemment chahuté Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale.
Le président Emmanuel Macron a annoncé que la France voterait contre cet accord vendredi à Bruxelles, invoquant un « rejet politique unanime ». Cependant, il a tempéré : ce vote des pays membres ne constitue pas « la fin de l’histoire », puisque l’accord devra encore être soumis au Parlement européen pour ratification. Malgré les annonces multipliées par le gouvernement français et Bruxelles ces dernières semaines, les agriculteurs restent unis dans leur opposition, craignant une « pilule » empoisonnée pour leur secteur.
En fin de journée jeudi, selon la préfecture de police, les abords de l’Arc de Triomphe ont commencé à être évacués, et des échanges se poursuivaient pour encadrer le départ des engins aux portes de Paris. Une centaine de tracteurs ont été bloqués par les forces de l’ordre, avec une quarantaine présents dans la capitale et une soixantaine aux abords. Le ministère de l’Intérieur a recensé onze interpellations, douze mises en fourrière et 65 verbalisations, ainsi que plus de 600 manifestants en région parisienne, hors capitale.
Au-delà de Paris, 67 actions ont mobilisé 2200 manifestants et 625 tracteurs dans 39 départements, notamment sur des routes. Le ministre de l’Intérieur a déclaré à la presse qu’il n’y avait eu aucune « défaillance » du dispositif, affirmant qu’il n’avait « pas souhaité » disperser les actions parisiennes de la Coordination rurale, même si elles étaient « illégales ». Il a ajouté prendre note des demandes de libération des tracteurs et des adhérents de ce syndicat.
Ce vendredi 9 janvier 2026, la mobilisation persiste malgré le feu vert donné par la majorité des États européens au traité UE-Mercosur, en dépit de l’opposition française. Depuis début décembre, les protestations se durcissent contre la gestion sanitaire de la dermatose nodulaire, la faiblesse des prix des céréales et la hausse des engrais. Dans la Sarthe, à l’appel de la FDSEA et des JA, les agriculteurs sarthois se réunissent au Mans.
La Coordination rurale avait promis, lundi 5 janvier, de porter les « doléances » des agriculteurs à Paris, malgré l’interdiction de ses convois de tracteurs par le gouvernement. Son président, très remonté après un rendez-vous avec le Premier ministre Sébastien Lecornu – qui reçoit les syndicats agricoles jusqu’à mardi –, a tenu parole. Des actions de blocages routiers et manifestations sont prévues dans plusieurs régions françaises, mais aussi en Belgique et en Pologne ces prochains jours, marquant le troisième hiver consécutif de mouvements agricoles contre la précarité et la concurrence déloyale des produits importés, notamment d’Amérique du Sud.
Cette crise agricole européenne souligne les fractures entre les exigences environnementales de l’UE et les réalités économiques des exploitants. Les agriculteurs appellent à des mesures urgentes pour préserver leur avenir, alors que les négociations à Bruxelles pourraient redessiner le paysage agricole continental.




















































