Davos 2026 : Groenland, ressources et puissance — la recomposition géopolitique et géoéconomique du monde
Impressions from the World Economic Forum Annual Meeting 2022 in Davos-Klosters, Switzerland, 22 May. Copyright: World Economic Forum/Valeriano Di Domenico
Davos 2026, la fin de la mondialisation naïve
Le Forum économique mondial de Davos 2026 a marqué une rupture profonde dans la manière dont les dirigeants politiques et économiques appréhendent le monde. Longtemps centré sur la croissance, l’innovation et la coopération internationale, Davos est devenu cette année un espace de confrontation intellectuelle autour d’une réalité désormais assumée : l’économie mondiale est entrée dans une ère de rivalité stratégique permanente.
La géopolitique et la géoéconomie ne constituent plus deux champs distincts. Elles forment désormais un même système, où la puissance se construit par le contrôle des territoires, des ressources, des chaînes de valeur industrielles et des capacités militaires. Les discours de Donald Trump, de Volodymyr Zelensky et du chancelier allemand Friedrich Merz ont cristallisé cette mutation.
Au cœur de cette recomposition se trouve un territoire longtemps considéré comme périphérique : le Groenland. Île arctique, territoire autonome du Royaume du Danemark, le Groenland est devenu un pivot stratégique mondial. Sa position géographique, ses ressources minières et énergétiques, et son rôle militaire potentiel en font un actif central dans la rivalité entre grandes puissances.
À Davos, le Groenland n’a pas été évoqué comme une curiosité géographique, mais comme un symbole du retour de la politique de puissance. Il illustre la transformation d’un monde où la souveraineté économique est redevenue indissociable de la souveraineté politique.
Donald Trump : une géopolitique du contrôle et une géoéconomie de la souveraineté
Une vision géopolitique fondée sur la domination stratégique
Donald Trump a livré à Davos 2026 un discours sans ambiguïté. Sa lecture du monde repose sur un postulat central : les États-Unis ne peuvent plus déléguer leur sécurité à des alliances multilatérales jugées inefficaces et déséquilibrées. Dans sa vision, l’OTAN est devenue un système où Washington supporte l’essentiel de l’effort militaire, tandis que les Européens bénéficient d’une protection qu’ils ne financent pas à la hauteur des enjeux.
Le Groenland s’inscrit pleinement dans cette logique. Situé entre l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Arctique russe, le territoire constitue un verrou stratégique pour le contrôle de l’Atlantique Nord et des routes polaires. Déjà intégré au dispositif militaire américain par la base de Pituffik, le Groenland reste toutefois, aux yeux de Trump, insuffisamment sécurisé tant qu’il demeure sous une souveraineté européenne jugée incapable de garantir seule sa défense.
Dans un contexte de militarisation accélérée de l’Arctique par la Russie et de projection stratégique croissante de la Chine, Trump considère que le contrôle indirect ne suffit plus. Sa proposition d’ouvrir des négociations sur une acquisition du Groenland s’inscrit dans une doctrine cohérente : sécuriser directement les points géographiques essentiels à la puissance américaine.
L’Arctique comme nouveau centre de gravité stratégique
Le discours de Trump révèle une évolution majeure : l’Arctique n’est plus une périphérie stratégique, mais un centre de gravité. La fonte des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes, réduit les distances commerciales et facilite l’accès aux ressources naturelles. Elle transforme également l’Arctique en un espace de confrontation militaire directe entre grandes puissances.
Pour les États-Unis, le Groenland permet :
- la surveillance avancée des capacités russes,
- le contrôle des routes transatlantiques,
- une projection militaire renforcée dans le Grand Nord.
Trump inscrit ainsi le Groenland dans une géopolitique de verrouillage, visant à empêcher toute puissance rivale de remettre en cause la suprématie américaine dans l’espace arctique.
Une géoéconomie de puissance : ressources et industrie
La dimension la plus structurante du discours de Trump est toutefois géoéconomique. Pour lui, la sécurité nationale repose désormais autant sur la maîtrise des ressources que sur la puissance militaire.
Le Groenland possède un sous-sol stratégique exceptionnel : terres rares, lithium, cobalt, nickel, cuivre, ainsi qu’un potentiel énergétique offshore encore largement inexploité. Ces ressources sont indispensables aux industries clés du XXIᵉ siècle : défense, transition énergétique, semi-conducteurs, intelligence artificielle et technologies spatiales.
Trump a explicitement relié cette question à la rivalité avec la Chine, qui contrôle aujourd’hui une part décisive des chaînes mondiales de transformation des terres rares. Dans cette perspective, le Groenland représente une opportunité stratégique majeure pour réduire la dépendance américaine et reconstruire une souveraineté industrielle.
Sa vision repose sur un principe clair : le libre-échange n’est acceptable que s’il sert la puissance nationale. La dépendance économique devient une vulnérabilité stratégique, et l’État doit jouer un rôle central dans la sécurisation des chaînes de valeur.
Volodymyr Zelensky : la géopolitique de la survie et l’économie de guerre
Un diagnostic géopolitique brutal
À l’opposé du discours trumpien, Volodymyr Zelensky s’est exprimé à Davos en tant que dirigeant d’un pays en guerre. Son analyse du système international est radicale : le monde est entré dans une ère où le droit ne protège plus les faibles, et où seules les capacités de dissuasion garantissent la souveraineté.
Pour Zelensky, la guerre en Ukraine n’est pas une exception, mais le symptôme d’un ordre mondial défaillant. Le débat autour du Groenland en est une illustration inquiétante : si un territoire européen peut devenir un objet de négociation stratégique, alors aucune frontière n’est réellement intangible.
Selon lui, la faiblesse géopolitique appelle l’agression. L’Europe, incapable de se défendre seule, devient un espace vulnérable dans un monde redevenu prédateur.
La guerre comme phénomène géoéconomique total
Zelensky a insisté sur une réalité souvent sous-estimée : la guerre moderne est une guerre économique totale. La capacité de la Russie à soutenir son effort militaire repose sur sa résilience industrielle, énergétique et financière.
Il a dénoncé les limites des sanctions occidentales, soulignant qu’une économie capable de se réorganiser, de contourner les restrictions et de sécuriser ses approvisionnements peut prolonger un conflit indéfiniment.
Pour Zelensky, la sécurité ne peut être dissociée de :
- la production industrielle,
- l’autonomie énergétique,
- le contrôle des technologies critiques,
- la sécurisation des chaînes d’approvisionnement.
L’Europe face à ses dépendances
Le président ukrainien a livré une critique sévère de l’Union européenne, qu’il juge prisonnière de ses dépendances structurelles : dépendance militaire aux États-Unis, dépendance industrielle à l’Asie, dépendance énergétique passée à la Russie.
Dans cette perspective, le Groenland apparaît comme un paradoxe stratégique : l’Europe dispose sur son propre espace élargi de ressources critiques, mais ne parvient ni à les exploiter pleinement, ni à les protéger politiquement.
Zelensky plaide ainsi pour une transformation profonde du modèle économique européen, vers une économie de sécurité assumée, capable de soutenir durablement un effort de défense.
Friedrich Merz : la quête européenne de souveraineté stratégique
Une vision géopolitique d’équilibre
Le chancelier allemand Friedrich Merz a tenté de tracer une voie médiane entre la logique de domination américaine et la logique de survie défendue par Zelensky. Il reconnaît la montée des menaces, notamment russes, et la centralité stratégique de l’Arctique, tout en refusant toute remise en cause du principe d’intégrité territoriale.
Pour Merz, le Groenland, territoire européen, ne peut devenir un objet de marchandage géopolitique. Sa défense relève de la crédibilité politique de l’Europe.
La souveraineté économique comme condition de la puissance
Le cœur du discours de Merz est géoéconomique. Il affirme que l’Europe ne sera jamais une puissance géopolitique sans redevenir une puissance industrielle. L’Union européenne souffre de vulnérabilités majeures en matière de matières premières critiques, d’énergie et de compétitivité industrielle.
Dans cette optique, le Groenland représente une opportunité stratégique : sécuriser l’accès européen aux terres rares et réduire la dépendance à la Chine. Mais Merz souligne également les limites politiques de l’Europe, encore incapable de transformer ses atouts géographiques en puissance réelle.
Industrie de défense et crédibilité stratégique
Merz plaide pour un réarmement industriel européen. Selon lui, l’autonomie stratégique ne peut coexister avec une dépendance massive aux équipements militaires américains. La crédibilité géopolitique de l’Europe passe par une base industrielle de défense solide, intégrée et compétitive.
Le Groenland : pivot géopolitique et géoéconomique du XXIᵉ siècle
Le Groenland concentre toutes les tensions du monde contemporain. Militairement, il permet le contrôle de l’Atlantique Nord et de l’Arctique. Économiquement, il recèle des ressources indispensables à la transition énergétique et à la compétition technologique mondiale.
Mais au-delà de ses atouts matériels, le Groenland est un test politique. Il révèle la fracture entre une logique de puissance assumée et une logique fondée sur le droit international. Il met à l’épreuve la capacité de l’Europe à défendre ses territoires et ses intérêts dans un monde de rivalités.
Davos 2026 confirme une transformation historique. La mondialisation fondée sur l’interdépendance cède la place à un monde fragmenté, structuré autour de blocs géopolitiques-économiques.
Donald Trump incarne une géopolitique du contrôle et une géoéconomie de la souveraineté.
Volodymyr Zelensky incarne une géopolitique de la survie et une économie de guerre.
Friedrich Merz incarne la quête européenne d’une autonomie encore inachevée.
Le Groenland, territoire longtemps marginal, devient le symbole de cette nouvelle ère. Il rappelle une vérité désormais centrale : au XXIᵉ siècle, la puissance se joue à l’intersection de la géographie, de l’économie et de la politique.



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Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et international, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.