Embraer, le Portugal et l’A-29N Super Tucano : un tournant industriel, politique et géostratégique pour l’Europe et l’OTAN
A-29N Super Tucano de l’Armée de l’Air portugaise – Embraer
Le 17 décembre, le Portugal a reçu à Alverca les cinq premiers A-29N Super Tucano, sur une commande totale de 12 appareils, livrés à l’Armée de l’Air portugaise par Embraer. Cette livraison dépasse largement le cadre d’un simple contrat d’armement. Elle s’inscrit dans une dynamique beaucoup plus vaste mêlant souveraineté industrielle, recomposition géostratégique, transformation des doctrines militaires européennes, et redéfinition des équilibres politiques entre blocs internationaux. À travers cette acquisition, le Portugal devient non seulement le premier opérateur de la version OTAN du Super Tucano, mais aussi un acteur pivot dans l’émergence d’une capacité européenne de lutte anti-drones et de soutien aérien léger.
Au-delà d’un simple programme d’armement, cette livraison marque une inflexion stratégique dans la manière dont un État membre de l’OTAN conçoit ses capacités de défense, son autonomie industrielle et son positionnement sécuritaire en Europe.
Une livraison symbolique dans un contexte stratégique tendu
La cérémonie organisée sur le site d’OGMA à Alverca, en présence des autorités civiles et militaires portugaises, des dirigeants d’Embraer et de partenaires industriels, a consacré un fait inédit : pour la première fois, un avion de combat léger développé hors du périmètre euro-atlantique est pleinement certifié et intégré aux standards OTAN.
Cette livraison intervient dans un contexte sécuritaire européen profondément dégradé depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, la multiplication des conflits asymétriques, la prolifération des drones armés et la montée en puissance d’acteurs non étatiques. Face à ces menaces hybrides, les forces aériennes européennes sont confrontées à une équation complexe : disposer de capacités crédibles, réactives et interopérables, sans supporter les coûts exorbitants des avions de combat de haute intensité.
Le choix du Portugal d’acquérir douze A-29N Super Tucano répond précisément à cette logique de rationalité opérationnelle et budgétaire.
Le choix politique : entre souveraineté nationale et engagement OTAN
Le ministre portugais de la Défense, Nuno Melo, a insisté sur la portée politique de cette décision :
« Nous n’introduisons pas seulement une capacité d’attaque aérienne éprouvée ; nous anticipons les conflits de demain. Le Super Tucano permet des missions anti-drones, d’appui aux forces déployées et d’opérations dans des environnements permissifs et semi-permissifs. Il s’agit d’un choix militaire fondé sur une évaluation technique rigoureuse, validé politiquement dans l’intérêt stratégique du Portugal. »
Ce discours reflète une évolution notable dans la pensée stratégique portugaise. Traditionnellement orientée vers la défense territoriale et les missions navales, Lisbonne assume désormais un rôle accru dans les opérations expéditionnaires, notamment en Afrique et dans le cadre des missions de maintien de la paix de l’ONU.
Le général João Cartaxo Alves, chef d’état-major de l’Armée de l’Air portugaise, a pour sa part souligné l’enjeu doctrinal :
« L’A-29N permet de remplacer des plateformes vieilles de près de quarante ans, tout en ouvrant un spectre opérationnel inédit. Appui aérien rapproché, ISR armé, protection des forces au sol, interopérabilité OTAN : c’est un saut qualitatif majeur. »
L’A-29N : une version OTAN pensée pour l’Europe
La version A-29N se distingue nettement des A-29 exportés auparavant. Elle intègre :
- des systèmes de communication OTAN sécurisés,
- une interopérabilité complète avec les forces alliées,
- des capacités renforcées de détection et d’engagement de drones,
- une avionique avancée avec interface homme-machine modernisée,
- une architecture ouverte permettant des évolutions futures.
Ces adaptations répondent directement aux lacunes identifiées par plusieurs états-majors européens confrontés à la prolifération des drones tactiques, souvent utilisés par des groupes armés ou des États disposant de moyens asymétriques.
La lutte anti-drones : un enjeu central
La guerre en Ukraine, les conflits au Moyen-Orient et les opérations en Afrique ont démontré que les drones bon marché peuvent neutraliser des systèmes beaucoup plus coûteux. Dans ce contexte, l’A-29N apparaît comme une réponse pragmatique : capable d’intercepter, d’identifier et de neutraliser des drones à un coût d’exploitation très inférieur à celui des chasseurs multirôles.
Pour plusieurs responsables militaires européens, l’avion de combat léger redevient un outil central, complémentaire – et non concurrent – des plateformes de haute intensité comme le Rafale, l’Eurofighter ou le F-35.
Une chaîne d’assemblage au Portugal : industrie et souveraineté
La signature d’une lettre d’intention entre Embraer et l’État portugais en vue de l’implantation d’une chaîne d’assemblage final au Portugal constitue un autre tournant majeur. Une telle infrastructure permettrait :
- de renforcer la base industrielle et technologique de défense portugaise,
- de positionner le Portugal comme hub européen pour l’A-29N,
- de répondre à une demande croissante en Europe,
- de créer des emplois qualifiés et des transferts de compétences.
Bosco da Costa Junior, PDG d’Embraer Defense & Security, l’a clairement exprimé :
« L’intérêt européen pour les missions anti-drones et d’appui aérien léger est réel. Une chaîne d’assemblage au Portugal ouvrirait un nouveau chapitre de coopération industrielle stratégique. »
Embraer, un acteur global issu des BRICS+
Basée au Brésil, Embraer est l’un des rares constructeurs aéronautiques mondiaux capables de couvrir l’ensemble du spectre : aviation commerciale, affaires, défense et sécurité. Depuis 1969, l’entreprise a livré plus de 9 000 aéronefs.
Le Brésil est membre fondateur du groupe BRICS, devenu BRICS+ avec l’intégration récente de l’Égypte, de l’Éthiopie, de l’Iran, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et de l’Indonésie. Ce bloc représente aujourd’hui près de 39 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat.
La coopération entre un État membre de l’OTAN et un industriel issu d’un pays des BRICS+ illustre une recomposition pragmatique des partenariats internationaux, fondée davantage sur l’efficacité opérationnelle que sur l’alignement idéologique.
Les pays utilisateurs de l’A-29 Super Tucano
À ce jour, l’A-29 Super Tucano est en service ou a été sélectionné par 22 forces aériennes, parmi lesquelles :
Brésil (pays concepteur et principal opérateur), Colombie, Chili, Équateur, Paraguay, Uruguay, République dominicaine, Guatemala, Honduras, Panama, Nigeria, Ghana, Angola, Mauritanie, Sénégal, Burkina Faso (avant suspension de certains programmes), Afghanistan (avant 2021), États-Unis (pour des missions de formation et d’évaluation), Portugal (premier opérateur OTAN), ainsi que plusieurs autres pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie.
Cette diversité d’utilisateurs témoigne de l’adaptabilité de la plateforme à des contextes opérationnels très variés.
Focus opérationnel sur certains utilisateurs clés
- Brésil : utilisateur historique et pays concepteur, le Super Tucano est au cœur des missions de surveillance de l’Amazonie, de contrôle de l’espace aérien et de lutte contre les trafics transnationaux (orpaillage illégal, narcotrafic, déforestation clandestine).
- Colombie : pilier central de la lutte antiguérilla, l’A-29 a été intensivement engagé dans des missions de contrôle frontalier et d’appui aérien contre les FARC et d’autres groupes armés, devenant un outil structurant de la doctrine colombienne de contre-insurrection.
- Nigeria : engagé massivement dans la lutte contre le terrorisme, notamment contre Boko Haram et l’ISWAP, le Super Tucano constitue un élément clé des opérations de soutien aérien rapproché dans le nord-est du pays.
- États-Unis : utilisé par l’US Air Force pour des missions d’entraînement, d’évaluation et de validation des concepts d’attaque légère (Light Attack Aircraft), dans une logique de complémentarité avec les chasseurs lourds.
- Philippines et Indonésie : employés principalement pour la surveillance maritime, la protection des zones économiques exclusives et des missions de contre-insurrection dans des environnements insulaires complexes.
Spécifications techniques de l’A-29N Super Tucano
Conçu comme une plateforme robuste et polyvalente, l’A-29N Super Tucano combine des performances suffisantes pour des missions de combat léger avec des coûts d’exploitation maîtrisés :
- Motorisation : turbopropulseur Pratt & Whitney Canada PT6A-68C développant 1 600 shp.
- Vitesse maximale : environ 590 km/h.
- Armement interne : deux mitrailleuses FN Herstal de 12,7 mm intégrées dans les ailes.
- Capacité d’emport : jusqu’à 1 500 kg répartis sur cinq points d’emport, permettant l’utilisation de bombes guidées, missiles air-air à courte portée et pods roquettes.
- Protection et survivabilité : cockpit blindé, sièges éjectables Martin-Baker, systèmes d’autoprotection complets incluant RWR, MAWS et lanceurs de chaff/flare.
Ces caractéristiques techniques expliquent pourquoi l’appareil est considéré comme l’un des plus performants de sa catégorie pour des opérations en environnement permissif et semi-permissif.
Doctrine, société et débat public
Au Portugal, l’acquisition du Super Tucano n’a pas suscité de rejet sociétal majeur, contrairement à certains programmes d’armement plus lourds. Le débat public s’est principalement articulé autour de trois axes :
- L’utilité opérationnelle réelle face aux nouvelles menaces,
- Le coût maîtrisé par rapport aux avions de combat classiques,
- Les retombées industrielles nationales.
Les partis politiques, toutes sensibilités confondues, ont globalement soutenu le programme, y voyant un compromis acceptable entre responsabilité budgétaire et crédibilité militaire.
Ce consensus relatif traduit une évolution plus large des opinions publiques européennes, désormais plus sensibles à des programmes perçus comme utiles, proportionnés et directement liés à des menaces identifiables.
Une réponse aux engagements africains du Portugal
La « Vision stratégique militaire 2022-2034 » souligne explicitement la nécessité de capacités adaptées aux théâtres africains, où le Portugal est engagé, notamment en République centrafricaine dans le cadre de la MINUSCA.
Dans ces environnements, l’A-29N offre une combinaison rare : endurance, précision, robustesse et coût réduit, parfaitement adaptée aux opérations de stabilisation et de protection des forces au sol.
Un signal fort pour l’Europe
Avec l’A-29N Super Tucano, le Portugal envoie un signal clair : la défense européenne ne peut se limiter aux seuls programmes lourds, coûteux et technologiquement complexes. Elle doit également intégrer des plateformes légères, éprouvées et économiquement soutenables, capables de répondre efficacement aux menaces contemporaines, qu’il s’agisse de la prolifération des drones, des conflits asymétriques ou des opérations de stabilisation dans des environnements permissifs et semi-permissifs.
En faisant le choix d’un appareil certifié OTAN, interopérable et adaptable, Lisbonne démontre qu’une approche pragmatique de la défense est non seulement possible, mais nécessaire. Le Super Tucano ne remplace pas les avions de combat de haute intensité ; il les complète, en assumant des missions pour lesquelles l’emploi de plateformes lourdes serait disproportionné, tant sur le plan opérationnel que financier.
Au-delà de la dimension militaire, l’éventuelle implantation d’une chaîne d’assemblage au Portugal confère à ce programme une portée industrielle et politique majeure. Elle positionne le pays comme un acteur clé de la base industrielle et technologique de défense européenne, tout en illustrant une nouvelle forme de coopération internationale, dépassant les clivages traditionnels entre blocs, au profit d’intérêts stratégiques convergents.
En devenant la première nation de l’OTAN à exploiter l’A-29N Super Tucano, le Portugal ouvre ainsi une voie alternative pour l’Europe : celle d’une défense plus agile, plus réaliste et mieux adaptée aux conflits du XXIᵉ siècle, où la polyvalence, la maîtrise des coûts et l’efficacité opérationnelle s’imposent désormais comme des critères stratégiques de premier ordre.



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Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.
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