Berlin, carrefour stratégique : Ukraine, sécurité européenne et économie de la paix
©DR / Crédit : Service de presse présidentiel ukrainien
Berlin, centre de gravité du monde occidental
En l’espace de quelques jours, Berlin s’est imposée comme le centre névralgique de la diplomatie mondiale. Rarement depuis la fin de la guerre froide la capitale allemande n’avait concentré une telle densité de dirigeants européens, de responsables transatlantiques et d’acteurs stratégiques majeurs autour d’un même dossier : la guerre en Ukraine et les conditions politiques, militaires et économiques d’une paix durable.
Alors que le conflit déclenché par l’invasion russe de février 2022 est entré dans sa quatrième année, les limites d’une guerre d’attrition prolongée apparaissent de plus en plus clairement. L’Ukraine continue de résister militairement, la Russie poursuit ses offensives, mais l’Europe, les États-Unis et leurs alliés cherchent désormais à structurer une sortie de guerre crédible, sans renoncer aux principes fondamentaux de souveraineté, de sécurité collective et de stabilité continentale.
Berlin n’a pas accueilli une simple réunion diplomatique. Elle a été le théâtre d’un moment de bascule stratégique, où se sont entremêlés les enjeux militaires immédiats, les garanties de sécurité à long terme et les perspectives économiques de l’après-guerre.
Une guerre devenue systémique
Lorsque Vladimir Poutine a ordonné l’invasion totale de l’Ukraine en février 2022, le Kremlin anticipait une victoire rapide. Trois ans plus tard, le conflit s’est transformé en une guerre de haute intensité aux conséquences mondiales : perturbations énergétiques, inflation, recomposition des alliances, militarisation accrue de l’Europe orientale et retour durable de la dissuasion conventionnelle sur le continent.
L’Ukraine, soutenue par ses partenaires occidentaux, a démontré une capacité de résilience militaire remarquable. Toutefois, cette résistance a un coût humain, économique et industriel colossal. La Russie, de son côté, a engagé une part croissante de son appareil productif et énergétique dans l’effort de guerre, au prix d’une dépendance accrue à l’économie de guerre et à ses partenaires non occidentaux.
Les pertes militaires : entre communication et réalité documentée
L’État-major ukrainien publie quotidiennement des chiffres détaillant les pertes infligées à l’armée russe. Ces données, bien qu’indicatives, doivent être analysées avec prudence. Dans tout conflit, l’information est aussi une arme.
C’est pourquoi les analyses indépendantes revêtent une importance particulière. Le groupe Oryx, spécialisé dans le recensement visuel des pertes militaires, a rapporté qu’au 1er octobre 2025, la Russie avait perdu au moins 22 909 unités d’équipement militaire confirmées visuellement depuis le début de l’invasion.
Ce chiffre, qui ne prend en compte que les pertes documentées par images ou vidéos vérifiées, donne une idée de l’ampleur matérielle du conflit. Il ne reflète pas l’ensemble des pertes humaines, ni les équipements endommagés mais réparés, mais il constitue un indicateur crédible de l’intensité de la guerre.
Une rupture technologique : opérations navales et signaux stratégiques
Le 15 décembre, l’Ukraine a annoncé une opération qualifiée par Kiev d’« inédite » : la destruction présumée d’un sous-marin russe par un drone naval ukrainien dans le port de Novorossiïsk, en mer Noire. Les autorités russes n’ont pas confirmé ces affirmations dans l’immédiat.
Selon les services ukrainiens, l’opération aurait impliqué le SBU et la marine ukrainienne. Si elle était confirmée, elle illustrerait l’évolution des capacités asymétriques dans le conflit, sans pour autant modifier à elle seule l’équilibre naval global en mer Noire.
Des analystes militaires soulignent que ces actions, comme les frappes de drones, doivent être lues avant tout comme des signaux stratégiques, destinés à accroître la pression et à peser sur le calcul politique adverse, plutôt que comme des tournants décisifs du conflit.
La guerre énergétique : pression économique et messages politiques
Parallèlement aux opérations navales, l’Ukraine a intensifié ses frappes contre certaines infrastructures énergétiques russes. Dans la nuit du 14 décembre, des drones ont visé la raffinerie Slavneft-Yanos à Iaroslavl, à environ 250 kilomètres de Moscou, après une première attaque survenue deux jours plus tôt.
Selon des sources industrielles, ces frappes ont entraîné des interruptions temporaires de production. Dotée d’une capacité annuelle de 15 millions de tonnes, cette raffinerie figure parmi les plus importantes de Russie et alimente des secteurs civils et industriels stratégiques.
Ces opérations s’inscrivent dans une logique de pression économique graduée, visant à rappeler le coût industriel et financier du conflit, sans constituer à elles seules un facteur de bascule immédiat.
Berlin : l’émergence d’une architecture de sécurité européenne
C’est dans ce contexte militaire tendu que Berlin a accueilli une série de réunions diplomatiques de tout premier plan. Les dirigeants européens, en coordination avec Washington, ont proposé la création d’une « force multinationale pour l’Ukraine », soutenue par les États-Unis.
Cette force, composée de contributions volontaires de plusieurs nations, aurait pour mission de garantir un cessez-le-feu durable, de dissuader toute reprise des hostilités et d’accompagner un mécanisme de surveillance et de vérification.
Le projet prévoit également le maintien des forces armées ukrainiennes à un niveau d’environ 800 000 soldats en temps de paix, signe que la sécurité de l’Ukraine resterait fondée sur une capacité nationale robuste, complétée par des garanties internationales.
Une réunion au sommet sans précédent
La portée de ces discussions a été renforcée par la présence exceptionnelle de dirigeants occidentaux réunis à Berlin pour finaliser les contours de cet accord stratégique.
Étaient notamment présents :
- Alexander Stubb, président de la Finlande ;
- Donald Tusk, Premier ministre polonais ;
- Emmanuel Macron, président de la République française ;
- Friedrich Merz, chancelier fédéral allemand ;
- Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine ;
- Steve Witkoff, envoyé spécial américain ;
- Jared Kushner, gendre du président des États-Unis ;
- Giorgia Meloni, Première ministre italienne ;
- Jonas Gahr Støre, Premier ministre norvégien ;
- Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN ;
- Mette Frederiksen, Première ministre danoise ;
- Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne ;
- Dick Schoof, Premier ministre néerlandais ;
- Ulf Kristersson, Premier ministre suédois.
Cette configuration illustre un alignement stratégique inédit entre l’Union européenne, l’OTAN et les États-Unis, traduisant la volonté de traiter l’Ukraine comme un pilier central de la sécurité européenne future.
Le rôle clé des États-Unis et les garanties de sécurité
Un haut responsable américain a affirmé que le projet d’accord issu des négociations berlinoises inclurait des garanties de sécurité « très fortes », comparables à celles prévues par l’article 5 du traité de l’OTAN.
Sans entrer dans les détails opérationnels, cette déclaration suggère un engagement politique américain durable, même en dehors d’une adhésion formelle de l’Ukraine à l’Alliance atlantique.
Zelensky : dialogue, fermeté et lignes rouges
Lors de ses interventions à Berlin, Volodymyr Zelensky a adopté une ligne mêlant ouverture diplomatique et fermeté stratégique. Il a reconnu que les discussions avec les émissaires américains et européens étaient complexes, notamment sur la question des territoires.
Le président ukrainien a toutefois insisté sur un point central : les garanties de sécurité doivent être compréhensibles et crédibles pour le peuple ukrainien. Sans cela, aucun accord ne pourrait être accepté durablement par la société ukrainienne.
L’Allemagne, moteur politique et économique
Le chancelier Friedrich Merz a réaffirmé que l’Allemagne se tenait « fermement aux côtés de l’Ukraine ». Au-delà du soutien militaire, Berlin joue un rôle moteur dans la réflexion sur l’avenir économique post-conflit.
Les discussions ont porté sur le renforcement de la coopération bilatérale dans des secteurs stratégiques : énergie, infrastructures, agriculture, ingénierie mécanique, technologies médicales et industrie des drones.
Berlin accueillera également le premier bureau d’un nouveau projet ukrainien d’exportation technologique, symbole d’une Ukraine tournée vers l’intégration économique européenne.
Les avoirs russes gelés : un levier stratégique
Un autre dossier central concerne l’utilisation des avoirs russes gelés pour financer la défense et la reconstruction de l’Ukraine. Pour Kiev, il s’agit à la fois d’un outil financier et d’un message politique : l’agression a un coût durable.
L’Allemagne soutient une solution européenne permettant d’utiliser ces fonds de manière légale et coordonnée, tout en envoyant un signal clair à Moscou.
La dimension humaine : civils, prisonniers et mémoire
En marge des discussions stratégiques, le président ukrainien a également mis en avant les avancées humanitaires. La libération récente de 114 civils détenus au Bélarus, dont cinq Ukrainiens, grâce à une opération soutenue par les États-Unis, rappelle que la diplomatie peut produire des résultats concrets, même en temps de guerre.
Paix, dissuasion et reconstruction : une équation complexe
Les discussions berlinoises montrent que la paix ne sera ni immédiate ni simple. Elle repose sur une équation complexe associant dissuasion militaire, garanties internationales, pression économique sur la Russie et reconstruction de l’Ukraine.
La notion même de paix évolue : il ne s’agit plus seulement de faire taire les armes, mais de créer un cadre stratégique empêchant la reprise du conflit.
Conclusion – Berlin, laboratoire de la paix européenne
Berlin n’a pas mis fin à la guerre en Ukraine. Les discussions qui s’y sont tenues n’annoncent ni victoire imminente ni règlement définitif. Elles traduisent cependant un déplacement du centre de gravité du conflit vers un terrain où la diplomatie, la dissuasion et l’économie sont appelées à compter autant que les opérations militaires.
Comme l’a rappelé le chancelier allemand Friedrich Merz, « une paix durable ne peut exister sans garanties de sécurité crédibles ». « De son côté, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a souligné que les garanties de sécurité devaient être concrètes, efficaces et compréhensibles avant tout pour le peuple ukrainien, condition indispensable à l’acceptation de tout accord de paix. »
« L’histoire jugera non pas l’intensité des opérations militaires ni la portée symbolique des sommets, mais la capacité des acteurs à transformer ce moment diplomatique en une paix vérifiable, durable et économiquement viable pour l’Ukraine comme pour l’Europe. »








