Europe de l’Est : sécurité stratégique, pression russe et recomposition économique de l’Union européenne
Emmanuel MACRON et Edgars Rinkēvičs
Analyse géopolitique et stratégique à partir des positions du président letton Edgars Rinkēvičs
La fin de l’illusion périphérique
Depuis le déclenchement de la guerre d’agression russe contre l’Ukraine, l’Union européenne est confrontée à une réalité géopolitique qu’elle avait longtemps tenté de tenir à distance : la sécurité du continent ne peut plus être dissociée de sa frontière orientale. L’Europe de l’Est, longtemps perçue comme une périphérie politique, économique et stratégique, est devenue un espace central de projection des rapports de force internationaux.
La visite de travail du président de la République de Lettonie, Edgars Rinkēvičs, à Paris le 15 décembre s’inscrit pleinement dans ce basculement. À travers ses rencontres avec le président français Emmanuel Macron, le président du Sénat Gérard Larcher et la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, le chef de l’État letton a porté une vision cohérente et structurée des défis européens actuels, articulant sécurité militaire, budget communautaire, infrastructures stratégiques et compétitivité économique.
Loin d’un simple exercice diplomatique, cette visite met en lumière la manière dont les États de l’Europe de l’Est appréhendent l’avenir de l’Union européenne : non plus comme un espace post-historique fondé uniquement sur l’intégration économique, mais comme un acteur géopolitique contraint de penser sa survie stratégique.
Le flanc oriental de l’OTAN : de marge géographique à ligne de front stratégique
1. Une reconfiguration durable de la sécurité européenne
Pour la Lettonie, comme pour l’ensemble des États baltes, la guerre en Ukraine a confirmé une intuition ancienne : la stabilité européenne ne peut être considérée comme acquise. La proximité géographique avec la Russie transforme chaque évolution du conflit ukrainien en facteur direct de sécurité nationale.
Dans ce contexte, les remerciements exprimés par Edgars Rinkēvičs à l’égard de la France ne relèvent pas de la simple courtoisie diplomatique. Ils traduisent une reconnaissance stratégique de l’engagement français sur le flanc oriental de l’OTAN, notamment à travers :
- la participation à la mission de Police aérienne de la Baltique,
- l’engagement au sein du groupement tactique de l’OTAN en Estonie,
- et le rôle de la France dans le maintien du dialogue transatlantique.
Pour Riga, cette présence militaire française contribue à ancrer la sécurité balte dans une logique collective européenne, réduisant le risque d’isolement stratégique des États de première ligne.
2. La dissuasion comme socle de stabilité
La doctrine de dissuasion défendue implicitement par la Lettonie repose sur une lecture pragmatique des rapports de force. La présence visible et crédible de forces alliées vise à réduire les marges de manœuvre de la Russie, en rendant toute escalade trop coûteuse politiquement et militairement.
Contrairement à certaines approches occidentales encore marquées par une culture de gestion de crise, les États de l’Europe de l’Est privilégient une logique de prévention par la dissuasion, considérée comme la seule garantie réelle de stabilité.
L’Ukraine : une guerre structurante pour l’ordre européen
1. Une lecture existentielle du conflit
Lors de son entretien avec Emmanuel Macron, Edgars Rinkēvičs a appelé sans ambiguïté à la poursuite de l’aide financière et militaire à l’Ukraine, ainsi qu’au maintien d’une pression soutenue sur la Russie.
Cette position reflète une conviction largement partagée à Riga : le conflit ukrainien constitue un test décisif pour l’ordre de sécurité européen. Une issue favorable à Moscou, ou un compromis imposé en position de faiblesse à Kiev, créerait un précédent stratégique susceptible d’affecter l’ensemble des États exposés à la pression russe.
Pour la Lettonie, soutenir l’Ukraine revient donc à protéger indirectement sa propre sécurité nationale.
2. Une fracture persistante au sein de l’UE
Cette lecture contraste avec les débats internes observés dans certains États membres de l’Union européenne, où la guerre est parfois abordée prioritairement sous l’angle de ses coûts économiques ou de ses conséquences politiques internes.
La position lettone met en évidence une fracture de perception Est-Ouest : là où l’Ouest de l’Europe peut encore envisager la guerre comme un conflit lointain, l’Est la perçoit comme une menace immédiate et durable.
Le budget européen comme instrument stratégique
1. Le cadre financier pluriannuel face aux nouvelles réalités
L’un des axes centraux des discussions à Paris a porté sur le cadre financier pluriannuel de l’Union européenne. Pour Edgars Rinkēvičs, ce budget doit impérativement refléter les réalités géopolitiques actuelles.
La sécurité et la défense ne peuvent plus être traitées comme des politiques marginales. Elles doivent être intégrées au cœur de la planification budgétaire européenne, au même titre que la cohésion ou l’agriculture.
2. Rail Baltica : infrastructure civile et militaire
Le projet Rail Baltica illustre parfaitement cette évolution. Conçu pour relier les États baltes au reste du réseau ferroviaire européen, il constitue également une infrastructure à double usage, essentielle pour la mobilité militaire.
Pour la Lettonie, son financement par l’Union européenne ne relève pas d’un intérêt strictement national, mais d’une nécessité stratégique collective. Une Europe incapable d’assurer la circulation rapide de forces et de matériel sur son flanc oriental resterait structurellement vulnérable.
Sécurité, cohésion et agriculture : un équilibre stratégique
Edgars Rinkēvičs a insisté sur la nécessité de maintenir un équilibre entre les nouvelles priorités sécuritaires et les politiques traditionnelles de l’Union européenne.
Les politiques de cohésion et l’agriculture jouent un rôle central dans la résilience économique et sociale des régions les plus exposées aux conséquences indirectes de la guerre en Ukraine, notamment :
- l’augmentation des coûts énergétiques,
- les perturbations logistiques,
- et la pression sur les marchés agricoles.
Pour la Lettonie, affaiblir ces politiques reviendrait à fragiliser la cohésion interne de l’Union, au risque de nourrir des tensions politiques exploitables par des acteurs extérieurs.
Compétitivité européenne et fracture économique Est-Ouest
1. Une vision inclusive de la compétitivité
Au-delà des enjeux sécuritaires, le président letton a défendu une vision d’une Union européenne économiquement résiliente, numérique et compétitive.
Il a souligné que l’autonomie stratégique européenne ne peut exister sans une base économique solide, capable de soutenir l’innovation, la recherche et les technologies futures.
2. Coopération entre grandes et petites économies
La Lettonie plaide pour une coopération renforcée entre les grandes économies européennes, comme la France, et les plus petits États membres. Les entreprises des petits pays disposent souvent de capacités technologiques spécialisées, susceptibles de renforcer la compétitivité globale de l’Union.
Toutefois, cette coopération suppose une réduction de la charge réglementaire et administrative pesant sur les entreprises, en particulier les PME et les start-up, souvent désavantagées face aux grands groupes.
Allègement réglementaire et innovation technologique
Edgars Rinkēvičs a insisté sur la nécessité de faire évoluer l’Union européenne vers une économie technologique de nouvelle génération, fondée sur :
- la recherche et développement,
- l’innovation,
- la numérisation,
- et les technologies futures.
Pour les États de l’Europe de l’Est, l’innovation constitue un levier de convergence économique permettant de réduire les écarts de développement tout en renforçant la souveraineté technologique européenne.
La France vue depuis l’Europe de l’Est
La France occupe une place particulière dans la lecture stratégique lettone. En tant que grande puissance militaire européenne et acteur central de l’Union, elle est perçue comme un pivot de l’équilibre stratégique européen.
Le maintien de la résilience économique française est considéré comme un enjeu collectif, tant pour la stabilité du marché intérieur que pour la crédibilité de l’Europe sur la scène internationale.
Une Europe plus stratégique, mais encore inachevée
La visite d’Edgars Rinkēvičs à Paris met en lumière une dynamique paradoxale :
l’Union européenne progresse vers une prise de conscience stratégique, mais reste confrontée à des divergences internes sur le rythme, le financement et la répartition des efforts.
L’Europe de l’Est, longtemps perçue comme bénéficiaire de la solidarité européenne, s’affirme désormais comme un moteur de la réflexion stratégique, appelant à une Union plus réaliste, plus cohérente et mieux armée face aux chocs géopolitiques.
L’Europe de l’Est comme révélateur de l’avenir européen
À travers les positions exprimées par le président letton Edgars Rinkēvičs, l’Europe de l’Est apparaît non plus comme une périphérie à protéger, mais comme un révélateur des failles et des potentialités de l’Union européenne.
Sécurité, économie, cohésion et compétitivité ne peuvent plus être pensées séparément. Elles forment désormais un ensemble stratégique indissociable, dont l’équilibre conditionnera la capacité de l’Union européenne à s’affirmer comme acteur crédible dans un monde de plus en plus instable.
















