Noomi Rapace : La violence qu’il faut pour aimer (et incarner) Teresa
Noomi Rapace et Teona Strugar Mitevska
Le Pathé Convention bruisse comme une ruche fébrile : avant-première de Teresa, le nouveau film de Teona Strugar Mitevska (Dieu existe, son nom est Petrunya). Dans la salle, Noomi Rapace — silhouette vive, regard fauve — porte un film qui divise déjà, qui secoue, qui fissure les certitudes. Présenté à la Mostra de Venise 2025, Teresa arrive en salles le 3 décembre, précédé d’un parfum de scandale discret et d’admiration vive.
Forgée dans le feu nordique : la naissance d’une actrice indocile
Noomi Rapace n’a jamais eu besoin d’un mythe : elle s’en est fabriqué un.
Née Noomi Norén, elle grandit en Islande, dans cette lumière oblique où les visages deviennent silhouettes. Une mère actrice (Nina Norén), un père chanteur de flamenco souvent absent, et, très tôt, un instinct de survie artistique.
À 7 ans, elle apparaît dans Í skugga hrafnsins — muette, mais déjà tranchante.
À 15 ans, elle s’arrache elle-même à son enfance, retourne seule en Suède, adopte le nom « Rapace » — l’oiseau de proie — et traverse une adolescence punk où la rage devient langue maternelle.
Elle enchaîne les petits rôles jusqu’à Daisy Diamond (2007), film choc, brutal, presque un exorcisme. Puis arrive Lisbeth Salander — rôle-sismographe dans Millénium (2009). Piercings, bagarres, solitude acérée : Rapace n’y met pas seulement sa peau, mais ses cicatrices. Le monde découvre une actrice qui ne joue pas : elle s’ouvre, elle saigne, elle attaque.
Teresa : une sainte punk, cabossée, impitoyablement humaine
Dans Teresa, Rapace se glisse une nouvelle fois là où les autres actrices n’osent même pas regarder.
Teona Strugar Mitevska refuse l’icône aseptisée. Elle préfère la faille, la tension, le vertige.
Calcutta, 1948. Sept jours.
Sept jours où Teresa, encore simple sœur, s’apprête à tout quitter pour fonder les Missionnaires de la Charité. Une Inde coloniale au bord de la rupture. Une Église qui tremble à l’idée qu’une femme trace sa voie sans autorisation patriarcale.
Teresa apparaît comme une cheffe d’entreprise mystique, une femme que rien n’arrête — ni les murs du couvent, ni les regards méfiants.
Autour d’elle gravitent deux pôles émotionnels :
- Sister Agnieszka, fragilité en équilibre
- Le Père Friedrich, puissance masculine froide, prête à tout pour maintenir l’ordre
Le film, stylisé, parfois anachronique, filme Teresa comme une créature en lutte permanente contre les murs — murs du dogme, murs de la foi, murs du doute. Les plans zénithaux, écrasants, transforment la croix en œil qui surveille tout.
Quinze ans pour déconstruire un mythe mondial
Teona Strugar Mitevska ne se contente pas de raconter.
Elle démonte, interroge, retourne le mythe comme un gant.
Le projet remonte à quinze ans, au documentaire Teresa et moi. Certaines phrases du film proviennent directement des entretiens avec les dernières sœurs fondatrices. On n’est pas dans l’hagiographie : on regarde les ombres dans les yeux.
Baptêmes imposés, charité qui frôle parfois l’autoritarisme, ambiguïtés théologiques que l’Église préfère oublier — tout est là, sans provocation, mais sans maquillage.
Noomi Rapace, une Teresa « punk rock » qui brûle l’écran
Teona Strugar Mitevska l’avoue :
« Je voulais une énergie brute, presque punk rock. »
Pendant un an et demi, réalisatrice et actrice ont tout déconstruit, tout resserré, tout réécrit.
Le résultat est clair : Rapace ne joue pas Mère Teresa. Elle l’habite. Elle la traverse. Elle en garde la dureté, mais dénude la femme. Une sainte qui doute, qui tranche, qui effraie. Une mystique qui se bat autant contre ses supérieurs que contre sa propre foi.
C’est un rôle dangereux, un rôle de funambule — un rôle qui peut briser une carrière ou l’élever.
Rapace en fait un uppercut spirituel, féministe, viscéral, dont on ne sort pas indemne.
Verdict : un film coup de poing, une performance au scalpel
Teresa n’est pas un film sur la sainteté.
C’est un film sur la solitude du courage.
Sur la violence qu’il faut parfois pour aimer.
Sur le prix intime d’une vision.
Avec ce rôle, Noomi Rapace signe peut-être sa performance la plus radicale depuis Millénium.
Une certitude : le 3 décembre, Teresa ne laissera personne sortir de la salle en silence.

















