Ukraine et Gaza : deux laboratoires R&D de la guerre du futur
Avion militaire – image d’illustration
Une guerre n’est pas seulement le choc de groupes humains antagonistes sur un terrain d’affrontement. C’est aussi l’épreuve du feu pour les nouvelles armes, les innovations stratégiques et matérielles, l’adaptation de la logistique et des modes opératoires.
Ainsi, en Ukraine et à Gaza se dessine sous nos yeux une partie des contours des conflits à venir. Ces zones de combats peuvent être considérés comme deux laboratoires de R&D (Recherche & Développement) de la guerre du futur. Celle-ci pourrait présenter une caractéristique significative, dont l’expérimentation se fait dans notre actualité la plus brulante : la fusion de l’archaïsme et de la haute technologie.
Des missiles, des satellites et… des chevaux
L’Ukraine est le théâtre d’une guerre de position à maints égards similaire à la première guerre mondiale. De celle-ci, le conflit ukrainien garde les tranchées et le pilonnage haute intensité de l’artillerie. Il y rajoute les drones et le recours à moyens de transport ultra-légers, au détriment des chars et autres véhicules blindés. On assiste aussi à l’apparition d’opérations à la « Mad Max » où beaucoup d’équipements sont issus de la société civile, des quads, des motos, des fusils de chasse, des drones d’agrément agrémentés d’une bombe. Même les chevaux, comme une image d’un lointain passé, ont refait leur apparition.
Partagée par les deux belligérants, cette approche artisanale, rustique, que l’on pourrait qualifier de « low tech » cohabite avec les technologies les plus avancées pour ce qui est des armes (missiles, drones), mais aussi du renseignement et de l’information (cyber technologies, satellites, etc.).
C’est également la manière de combattre qui a changé. Verdun, la bataille de la Somme mais également Stalingrad et la bataille de Koursk furent le lieu de grandes offensives mobilisant des centaines de milliers de soldats et entraînant plusieurs dizaines de milliers de morts en un seul jour, pour un total qui dépassait le million en seulement quelques mois. Le Donbass quant à lui est le théâtre d’une succession de micro-offensives mobilisant quelques hommes pour des objectifs de gain chaque fois limités. Au total cependant, sur une durée dépassant les trois ans, les victimes du conflit restent malgré tout importantes.
Du brouillard au brouillage
À Gaza, c’est, associé à la haute technologie, un autre archaïsme qui règne : celui du verrouillage intégral de l’information par le gouvernement israélien. Une guerre sans images et sans témoins où est cruciale la possession et la gestion des données, qu’elles soient de l’info au sens journalistique ou des data au sens cybernétique du terme.
Le « brouillard de la guerre » cher à Clausewitz est ainsi déplacé du théâtre militaire des opérations vers celui de l’information : Dans un Gaza isolé du reste du monde, Israël a généré un brouillard – ou plutôt un brouillage – en interdisant l’accès aux journalistes, voire en éliminant ceux qui se hasarderaient sur le terrain.
La dissymétrie de puissance et d’équipement entre les forces en présence se double d’une asymétrie sur l’information : Israël la possède totalement sur les Palestiniens (renseignement israélien profondément infiltré sur le terrain, satellites,
repérage par intelligence artificielle, etc.) alors que les combattants du mouvement islamiste Hamas n’en n’ont pratiquement pas.
Ici aussi l’archaïsme – l’obscurantisme lié à la privation d’informations – est étroitement associé à la haute technologie. Cette dimension se manifeste par l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle sophistiqués (« Habsora », « Gospel », « Lavender » ou « Where’s Daddy? ») aptes à identifier, sélectionner et recommander des centaines de cibles supplémentaires en un temps record. Le pilotage de la guerre par l’IA a permis à Tsahal de tenir un rythme de destruction humaine (essentiellement civile) et matérielle (essentiellement des logements et des infrastructures civiles) sans précédent. Dans un constat glaçant, l’ONU a souligné la macabre efficacité de ces outils : « Plus de 15 000 morts ont été recensés au cours des six semaines qui ont suivi le 7 octobre, lorsque les systèmes d’intelligence artificielle semblent avoir été massivement utilisés pour la sélection des cibles (…) Après six mois d’offensive militaire, le pourcentage de logements et d’infrastructures civiles détruits à Gaza est le plus important jamais enregistré dans un conflit ».
Ainsi, dans la guerre du futur, tout peut et doit, se mélanger, la « high tech » avec la « low tech », le militaire avec le non militaire (guerre hybride). On a rompu avec l’idée d’un progrès linéaire : les guerres du passé voyaient chaque fois émerger des innovations en termes de matériel et de stratégie. Ici, il y a toujours de l’innovation, mais mélangée avec des éléments régressifs.
L’Europe est très peu préparée à cette nouvelle donne. À voir certaines orientations de la nouvelle loi de programmation militaire, on se demande d’ailleurs si ces évolutions ont toutes été comprises. On parle de chars et d’avions du futur alors qu’il serait sans doute plus judicieux de parler du futur des chars et des avions.
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Jean-Christian Kipp
Jean-Christian Kipp est reporter de guerre, aventurier, entrepreneur et mécène.
Aventurier depuis les années 1980, il a participé à de nombreuses expéditions à travers le monde. Il a ensuite été volontaire humanitaire en zone de guerre, avant de devenir reporter, couvrant notamment le conflit afghano-soviétique (1985-1989), les derniers jours des Khmers rouges au Cambodge (1993), la naissance du mouvement taliban (1994), ainsi que les conflits syrien (2020), ukrainien (2022), arménien (2023) et les émeutes en Géorgie (2024).
Il collabore régulièrement avec la revue de géopolitique Politique Internationale.
Entrepreneur, Jean-Christian Kipp a fondé une dizaine de sociétés, notamment dans le secteur de la santé. La cession de ces entreprises en 2020 a permis la création du Fonds Odysseus, garantissant son indépendance. Ce fonds a pour vocation de promouvoir la liberté sous toutes ses formes.
Il est également vice-président de la Société des Explorateurs Français.
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