Pourquoi la France est souvent à côté de la plaque dans sa politique étrangère
Plus qu’une puissance politique, l’Europe se rêve comme une puissance morale : d’une manière plus ou moins consciente, les grands pays européens regardent bien souvent les autres nations de haut, avec une domination intellectuelle et historique qu’ils imaginent universellement reconnue. Cette « indiscutable » autorité leur donnerait la certitude d’un point de vue éminent sur les affaires internationales.
Pourtant, il faut bien constater qu’à l’instar des autres puissances européennes, la France a généralement du mal à faire les bons constats et à prendre les décisions adaptées dans la conduite de ses relations avec le reste du monde. Les exemples sont multiples.
La politique française, pourtant conciliante, à l’égard de l’Afrique s’est soldée par son expulsion progressive du continent.
Dans la gestion du conflit ukrainien, la France est passée d’une politique de conciliation au début de la guerre, que même Poutine rejeta, à une politique de confrontation dont l’excès gène jusqu’à ses alliés. Aucun des deux temps de ce yoyo politique n’est générateur de succès. Il contribue plutôt au fait que l’Europe est à ce jour exclue d’éventuelles négociations de paix.
Affectée par le dogme macroniste du « en même temps », la politique française à l’égard du conflit israélo-palestinien en devient d’une part inconsistante, d’autre part illisible pour le reste du monde. Incapable de produire des effets sur le conflit, elle conduit de surcroit au rejet par les deux belligérants à la fois : la France devient un empêcheur de tourner en rond pour Israël et reste, malgré la reconnaissance de l’état palestinien, une cible prioritaire du terrorisme islamiste auquel appartient le Hamas.
Les raisons qui sous-tendent cette faible capacité à percevoir ou analyser les situations peuvent se classer dans deux catégories : l’histoire et la culture.
Déni de réalité colonialiste
Bien qu’ayant tourné le dos à la colonisation, dans un mouvement allant parfois jusqu’à la repentance, la France, tout comme le Royaume-Uni, a conservé de cette époque deux de ses travers : un sentiment de supériorité et une forte arrogance.
Si ces sentiments pouvaient avoir cours lors de la longue période coloniale française, qui s’étend sur près de 400 ans entre les 16ème et 20ème siècles, où une supériorité économique et militaire prévalait, ils ne sont plus de mise aujourd’hui. Notre pays, caractérisé par une démographie déficiente et une croissance structurellement plus faible, est comparativement en déclin.
La forme inappropriée de nos « messages » associée à la réalité de l’histoire supplante leur fond, ce qui fait que, même lorsqu’elles sont bien intentionnées, nos positions suscitent l’irritation du Sud global et leur rejet. Ainsi, la reconnaissance par Macron et Hollande que la colonisation fut « massive et brutale » voire un crime contre l’humanité n’a d’aucune manière resserré le lien avec les anciennes colonies. Cela s’est au contraire retourné contre la France en cristallisant sa faute. C’est comme si un flot de ressentiment contenu s’était soudain déversé sur nous.
La confusion entre l’histoire européenne et la réalité actuelle ne s’arrête pas à cette seule période de la colonisation. Elle touche également la période de paix qu’a connue l’Europe, plus que tout autre continent, depuis la fin de la guerre froide. De cette période stable et heureuse de notre histoire, nous gardons des réflexes d’appels au droit et de sacralisation de la paix auxquels le reste du monde adhère moins. Bien loin d’influencer, nos appels bien-pensants nous valent une condamnation pour faiblesse entachée d’irrespect, quand ce n’est pas pris comme un signe avéré de décadence.
Ce passé a façonné la France, et surdétermine encore dans une large mesure son point de vue et celui des autres à son égard. Il fait que notre pays ne regarde pas le monde actuel avec un prisme adapté à sa nouvelle donne. À tel point qu’il n’est pas exagéré de parler de déni de réalité.
Un monde sans vision
Si l’évolution historique relève du long terme, l’évolution culturelle quant à elle est déterminée par des séquences toujours plus courtes d’un temps en constante accélération.
Le passage au nouveau siècle a été le moment de bascule vers le temps des réseaux sociaux et du déchaînement des opinions. L’instantanéité généralisée et la superficialité qu’elle engendre mécaniquement fait que nous sommes passés à l’ère de la simplification, régie par des avis plutôt que par l’analyse des faits, de leurs significations et de leurs conséquences.
La facilité et le besoin d’appartenance poussent les individus à se noyer dans différentes tribus qui partagent la même opinion, excluant ainsi toute risque de confrontation ou remise en cause. Le phénomène est reproduit au plus haut niveau, où la prééminence d’une opinion, largement diffusée, tend à générer une pensée unique qui devient en soi incontestable.
Le président de la République, en charge de la politique étrangère de la nation, se doit de garantir le temps long et d’élaborer une vision construite de l’avenir. Or il est devenu un acteur agité du champ politique. La manière qu’a notre pays de traiter les sujets internationaux relève en grande partie de ce glissement d’une stature d’homme d’état à celle de politicien. Cette transition condense les travers dont pâtit notre jugement politique : dictature du court terme, soumission à la pression électorale, inconstance dans les prises de position, culture du verbe voire du slogan se moquant de sa faisabilité.
La France régulièrement somme, condamne, exclut des puissances étrangères alors qu’elle n’a souvent ni les moyens, ni l’intention d’agir ou de contraindre. L’effet produit est inexistant alors que le lien avec elles en est distendu, en pure perte. Sa crédibilité en souffre et le sentiment d’arrogance prévaut.
La dramatisation va jusqu’à installer la peur comme ultime moyen de rallier le peuple à sa cause. La menace d’un prochain envahissement par la Russie, après celui de l’Ukraine où elle patauge, est le dernier avatar en date de cette politique. Motif évoqué à l’Elysée : c’est un empire, belliqueux, avec une forte armée… Un petit effort d’analyse Mr le président !
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Jean-Christian Kipp
Jean-Christian Kipp est reporter de guerre, aventurier, entrepreneur et mécène.
Aventurier depuis les années 1980, il a participé à de nombreuses expéditions à travers le monde. Il a ensuite été volontaire humanitaire en zone de guerre, avant de devenir reporter, couvrant notamment le conflit afghano-soviétique (1985-1989), les derniers jours des Khmers rouges au Cambodge (1993), la naissance du mouvement taliban (1994), ainsi que les conflits syrien (2020), ukrainien (2022), arménien (2023) et les émeutes en Géorgie (2024).
Il collabore régulièrement avec la revue de géopolitique Politique Internationale.
Entrepreneur, Jean-Christian Kipp a fondé une dizaine de sociétés, notamment dans le secteur de la santé. La cession de ces entreprises en 2020 a permis la création du Fonds Odysseus, garantissant son indépendance. Ce fonds a pour vocation de promouvoir la liberté sous toutes ses formes.
Il est également vice-président de la Société des Explorateurs Français.
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