El ser querido : Rodrigo Sorogoyen dissèque les ruines de l’amour paternel
Raúl Arévalo, Marina Fois, Isabel Pena, Victoria Luengo, Rodrigo Sorogoyen et Javier Bardem, avant le photocall du film "El Ser Querido" (The Beloved) En Compétition Cannes, France. ©Pierre ROIGT / IMvPACT EUROPEAN
Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, El ser querido confirme une nouvelle fois la place de Rodrigo Sorogoyen parmi les cinéastes européens les plus passionnants de sa génération.
Après les tensions politiques de El Reino ou la violence rurale d’As Bestas, le réalisateur espagnol abandonne ici le thriller frontal pour explorer un territoire beaucoup plus intime : celui de la filiation, du narcissisme artistique et des blessures familiales que le temps ne répare jamais vraiment.
Mais derrière cette apparente douceur mélancolique se cache probablement son film le plus cruel.
Le récit suit Tomás, immense réalisateur espagnol interprété par un Javier Bardem monumental, qui retrouve sa fille Clara après treize années de séparation afin de lui proposer un rôle dans son nouveau film.
Dès les premières minutes, Sorogoyen impose un dispositif remarquable. Une longue scène d’ouverture presque étouffante installe immédiatement le malaise : un père parle beaucoup, plaisante, détourne constamment les émotions véritables ; une fille écoute, résiste, absorbe silencieusement des années d’abandon affectif.
Cette ouverture donne déjà toute la clé du film : chez Sorogoyen, la parole sert souvent à masquer l’impossibilité d’aimer correctement.
Le génie d’El ser querido réside justement dans cette ambiguïté permanente. Tomás semble sincèrement vouloir réparer sa relation avec sa fille. Mais très vite, le doute s’installe : cherche-t-il réellement à retrouver Clara… ou simplement à transformer sa douleur en matériau cinématographique ?
Le cinéma devient ici une machine dévorante.
Sorogoyen filme admirablement le narcissisme des grands créateurs, cette capacité à utiliser les êtres proches comme matière émotionnelle au service d’une œuvre. Le personnage de Tomás rappelle autant les cinéastes vieillissants de Fellini que certains personnages d’Almodóvar : des hommes brillants, séduisants, mais incapables de comprendre le prix humain de leur génie.
Et pourtant, Sorogoyen refuse le jugement facile.
Tomás n’est jamais un monstre. Il reste profondément humain, terriblement faillible, parfois même touchant dans sa maladresse émotionnelle. C’est précisément cette nuance qui donne au film sa puissance.
Le film fonctionne aussi grâce à la performance exceptionnelle de Javier Bardem. Rarement l’acteur espagnol aura semblé aussi vulnérable à l’écran. Sorogoyen le filme en très gros plans où chaque silence devient une confession.
Son visage fatigué semble porter le poids de toutes les absences passées.
Face à lui, Victoria Luengo compose une Clara bouleversante de retenue. Son personnage semble vivre dans une fatigue affective permanente, comme si l’abandon paternel avait progressivement façonné toute sa manière d’exister.
Le rapport entre les deux personnages constitue le véritable cœur émotionnel du film. Sorogoyen ne cherche jamais la réconciliation spectaculaire. Il préfère filmer des tentatives maladroites, des silences lourds, des gestes minuscules.
La violence n’est plus physique ou politique comme dans ses précédents films : elle devient entièrement affective.
Visuellement, El ser querido impressionne par sa richesse formelle. Le cinéaste multiplie les variations de formats, les alternances de textures, les passages en noir et blanc et les plans-séquences pour brouiller constamment la frontière entre fiction et réalité.
Le “film dans le film” agit alors comme un miroir déformant : les scènes tournées sur le plateau contaminent progressivement la relation réelle entre le père et la fille.
Cette mise en abyme n’est jamais gratuite. Elle permet à Sorogoyen d’interroger le pouvoir même du cinéma : jusqu’où un artiste peut-il utiliser les émotions des autres au nom de la création ?
Le décor galicien apporte également une dimension fantomatique remarquable. Les paysages humides et gris semblent chargés de mémoire, comme si chaque espace portait les traces invisibles du passé.
Quelques dialogues paraissent parfois un peu démonstratifs, notamment dans la première partie. Mais cette parole excessive correspond finalement parfaitement au personnage de Tomás : un homme qui a probablement passé sa vie entière à parler au lieu d’aimer.
Avec El ser querido, Rodrigo Sorogoyen livre un film d’une maturité impressionnante. Un drame familial sur le pardon impossible, mais aussi une réflexion vertigineuse sur le cinéma lui-même et sur les êtres qu’il consume parfois pour exister.





























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Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.