Minotaure : Andreï Zviaguintsev livre un chef-d’œuvre glaçant qui pourrait offrir à Cannes sa Palme d’or la plus politique depuis des années
Dmitriy Mazurov et Andrey Zvyagintsev avant le photocall du film "MINOTAURE " - En Competition Cannes, France. ©Pierre ROIGT / IMPACT EUROPEAN
Il existe des projections cannoises qui disparaissent aussitôt terminées. Et puis il y a celles qui laissent un silence étrange dans les couloirs du Palais, un silence presque physique, comme si le film venait de vider les spectateurs de quelque chose.
Minotaure appartient clairement à cette seconde catégorie.
Neuf ans après Faute d’amour, Andreï Zviaguintsev revient en compétition officielle avec une œuvre d’une noirceur sidérante, probablement la plus radicale de sa carrière. Et très honnêtement, il paraît difficile d’imaginer aujourd’hui un concurrent plus sérieux pour la Palme d’or.
Parce que Minotaure n’est pas seulement un grand film.
C’est un film qui regarde son époque droit dans les yeux sans jamais céder à la démonstration.
Depuis Le Retour, Zviaguintsev filme les fractures morales de la Russie contemporaine. Mais jamais encore son cinéma n’avait atteint un tel degré de désespoir politique. Là où Léviathan dénonçait la corruption systémique et Faute d’amour l’effondrement affectif d’une société entière, Minotaure transforme désormais cette décomposition en tragédie nationale.
Et la guerre devient ici un monstre invisible.
Le génie du film réside précisément dans ce refus du spectaculaire. Contrairement à beaucoup d’œuvres récentes consacrées au conflit ukrainien, Zviaguintsev ne montre presque jamais frontalement la guerre. Elle existe dans les arrière-plans, dans des panneaux publicitaires, dans des coups de téléphone, dans des conversations interrompues.
Comme une contamination lente.
Le récit suit Gleb, entrepreneur prospère vivant dans une maison de verre au milieu des bois avec sa femme Galina et leur fils. Dès les premières minutes, quelque chose paraît profondément malade dans cette famille. Les regards sont trop silencieux. Les gestes trop contrôlés. Les murs trop transparents.
Zviaguintsev transforme immédiatement cette demeure bourgeoise en prison psychologique.
Le parallèle avec Claude Chabrol, explicitement revendiqué à travers La Femme infidèle, saute rapidement aux yeux. Mais le cinéaste russe dépasse largement l’hommage. Là où Chabrol disséquait les hypocrisies de la bourgeoisie française, Zviaguintsev filme ici une classe sociale entièrement anesthésiée moralement.
Le confort devient une forme de violence.
Et Gleb, interprété magistralement par Dmitri Mazourov, incarne cette monstruosité moderne. Son personnage est fascinant parce qu’il ne ressemble jamais à un tyran classique. Il agit avec calme, méthode, froideur administrative.
Il ne tue pas par pulsion.
Il détruit pour préserver sa stabilité.
C’est ce qui rend Minotaure aussi terrifiant.
Le film montre un homme prêt à sacrifier tout ce qui l’entoure pour conserver l’illusion de son confort bourgeois pendant que le monde s’effondre. Les jeunes hommes envoyés au front deviennent des “tributs” modernes dévorés par le Minotaure contemporain : la guerre de Poutine.
Le titre prend alors une dimension vertigineuse.
Le véritable monstre n’est peut-être pas Gleb lui-même, mais le système qui lui permet d’exister sans jamais être puni.
Visuellement, le film atteint des sommets.
Zviaguintsev compose chaque plan comme une toile glacée. Les espaces semblent constamment avaler les personnages. Les cadres larges créent une sensation d’isolement absolu. Les couleurs froides donnent au film une beauté presque funéraire.
Et puis il y a cette lenteur.
Cette manière unique qu’a le réalisateur russe de laisser les scènes respirer jusqu’à l’inconfort. Chez lui, le silence n’est jamais vide. Il contient toujours une menace.
La guerre n’explose jamais réellement à l’écran, mais elle envahit progressivement chaque image comme un poison invisible.
Le téléphone joue d’ailleurs un rôle central dans le film. Chaque appel semble annoncer une catastrophe. Chaque vibration devient une intrusion du chaos dans l’intimité bourgeoise.
Et cette idée est profondément géniale.
Parce que Minotaure raconte finalement une société entière vivant dans le déni. Une société qui continue à manger, travailler, tromper, aimer, pendant que l’horreur avance lentement vers elle.
La performance d’Iris Lebedeva est remarquable. Son visage devient progressivement celui d’une femme enfermée dans un système dont elle comprend la monstruosité sans parvenir à y échapper.
Mais c’est surtout l’écriture morale du film qui impressionne.
Zviaguintsev refuse totalement les simplifications politiques. Son film ne fonctionne jamais comme un manifeste ou une démonstration idéologique. Il montre simplement comment les individus deviennent complices du mal par confort, par peur, par fatigue morale.
Et c’est précisément cette absence de didactisme qui rend le film aussi puissant.
Certaines scènes atteignent une violence émotionnelle rare. Notamment ce moment où Gleb sacrifie froidement plusieurs jeunes hommes pour sauver ses intérêts professionnels. Le film cesse alors d’être un simple drame bourgeois pour devenir une tragédie universelle sur la lâcheté humaine.
Le dernier plan est absolument dévastateur.
Sans révéler sa nature, il résume parfaitement toute la logique du film : pendant que certains meurent, d’autres continuent à vivre dans le confort, protégés par leur argent, leur pouvoir ou simplement leur capacité à détourner le regard.
Rarement le cinéma contemporain aura filmé avec autant de précision la banalité du mal moderne.
Et c’est précisément pour cela que Minotaure apparaît aujourd’hui comme l’un des très grands films du Festival de Cannes 2026.
Une œuvre immense, glaciale, politique, profondément humaine.
Et peut-être, déjà, une Palme d’or évidente.















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Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.