Histoires parallèles : Asghar Farhadi brouille les frontières du réel à Cannes
Le réalisateur Asghar Farhadi
Présenté en Compétition officielle au Festival de Cannes, Histoires parallèles confirme une nouvelle fois le talent d’Asghar Farhadi pour disséquer les mécanismes invisibles des relations humaines. Après Une séparation, Le Client ou encore Un héros, le cinéaste iranien livre ici une œuvre plus sensorielle, presque labyrinthique, où le son, l’imagination et le regard deviennent les véritables moteurs du récit.
Libre adaptation de Brève histoire d’amour de Krzysztof Kieślowski, le film suit Sylvie, une romancière interprétée par Isabelle Huppert, enfermée dans son appartement parisien et incapable d’écrire. Depuis sa fenêtre, elle observe obsessivement ses voisins d’en face : trois bruiteurs de cinéma incarnés par Pierre Niney, Virginie Efira et Vincent Cassel.
Très vite, Farhadi transforme cette intrigue de voyeurisme en réflexion vertigineuse sur la création artistique elle-même. Sylvie ne regarde pas seulement ses voisins : elle les réinvente, les transforme, les absorbe dans sa propre fiction.
Lorsqu’elle engage Adam, un jeune marginal joué par Adam Bessa, pour remettre de l’ordre dans son appartement, une étrange transmission s’opère entre eux. Adam devient progressivement le prolongement du regard de Sylvie, comme si le voyeurisme devenait une contamination artistique.
Ce qui frappe immédiatement dans Histoires parallèles, c’est sa manière d’utiliser le son comme matière dramatique. Asghar Farhadi explique avoir voulu construire le film autour du triptyque « image-son-écriture ». Les personnages espionnés sont des bruiteurs, créateurs artificiels du réel sonore au cinéma. Ce choix transforme le film en immense réflexion sur notre perception du réel.
Le réalisateur joue constamment avec les frontières entre fiction et réalité. Certaines scènes semblent presque rêvées. D’autres paraissent documentaires. Les séquences imaginaires inspirées de l’univers de Kieślowski se distinguent subtilement par leur lumière et leur fluidité visuelle, tandis que la réalité adopte une texture plus brute et quasi documentaire.
Dans ce dispositif très sophistiqué, Isabelle Huppert impressionne par sa retenue. Son personnage reste mystérieux, parfois glacial, mais constamment fascinant. La comédienne semble évoluer dans un espace mental où le réel perd progressivement sa stabilité.
Virginie Efira apporte quant à elle une douceur presque fantomatique au film. Asghar Farhadi explique avoir été particulièrement sensible à sa voix, qu’il considère comme un élément essentiel du personnage. Cette importance accordée aux intonations et aux silences traverse toute l’œuvre.
Mais c’est peut-être Adam Bessa qui surprend le plus. Son personnage agit comme un « vampire émotionnel », absorbant les fragments de vie de ceux qu’il rencontre pour nourrir sa propre existence. Farhadi décrit d’ailleurs cette attitude comme une définition même du talent artistique.
Le film fascine précisément parce qu’il refuse toute explication psychologique traditionnelle. Les émotions surgissent de manière brute, presque instinctive. Le spectateur avance constamment dans une zone d’incertitude où désir, imagination et manipulation se confondent.
Visuellement, Histoires parallèles impressionne également par sa mise en scène élégante. Sans jamais tomber dans le Paris touristique, Farhadi construit une ville intérieure, enfermée, pluvieuse et sonore. Les appartements deviennent des espaces mentaux où chaque fenêtre agit comme un écran de cinéma.
Ce nouveau film confirme aussi la capacité rare du réalisateur iranien à diriger des acteurs venus d’univers très différents. Malgré la barrière de la langue, l’ensemble du casting semble évoluer dans une parfaite harmonie artistique. Comme le résume Isabelle Huppert : « Le cinéma, c’est un langage. »
Avec Histoires parallèles, Asghar Farhadi signe probablement l’un des films les plus subtils et sensoriels de cette compétition cannoise 2026. Une œuvre troublante, élégante et profondément cinématographique.





























About Author
Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.