Cannes 2026 : « Dégel », le silence d’un pays qui commence enfin à fondre
Jakub Gierszal, Saskia Rosendahl, Maya O'Rourke, Manuela Martelli et Maia Rae Domagala
Présenté dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes 2026, Dégel de la réalisatrice chilienne Manuela Martelli s’impose comme une œuvre froide, silencieuse et profondément hantée par les fantômes du passé.
Après Chili 1976, qui révélait déjà sa capacité à interroger les blessures invisibles de la dictature chilienne, Manuela Martelli poursuit ici un travail mémoriel d’une rare délicatesse. Mais cette fois, le regard passe par l’enfance.
L’action se déroule au Chili en 1992. Le pays tente officiellement de tourner la page de la dictature d’Augusto Pinochet, mais les blessures sont encore partout, dissimulées derrière les paysages enneigés et les discours sur la modernité retrouvée.
Dans une station de ski isolée, Inès, 9 ans, passe du temps chez ses grands-parents lorsqu’elle rencontre Hanna, une jeune sportive allemande. Quand cette dernière disparaît mystérieusement, l’enfant commence à découvrir les mensonges, les silences et les zones d’ombre du monde adulte.
Le plus remarquable dans Dégel n’est pas son intrigue mais son atmosphère. Manuela Martelli filme la neige comme une mémoire gelée, un voile qui recouvre les traumatismes collectifs sans jamais réellement les effacer. Le paysage devient presque un personnage à part entière.
La cinéaste refuse toute démonstration spectaculaire. Ici, la violence politique n’est jamais frontalement montrée. Elle circule dans les regards, dans les non-dits, dans les conversations interrompues et surtout dans les silences.
Le choix de passer par le regard d’une enfant donne au film une puissance émotionnelle particulière. Inès ne comprend pas encore totalement ce qu’elle découvre, mais le spectateur, lui, ressent progressivement tout le poids historique qui écrase cette génération née au lendemain de la dictature.
Visuellement, Dégel impressionne par sa maîtrise. La photographie de Benjamín Echazarreta enveloppe le film dans une lumière hivernale presque irréelle. Chaque image semble suspendue entre rêve et menace.
Le film trouve également une résonance politique très contemporaine. Dans le dossier de presse, Manuela Martelli explique que les cicatrices historiques ne disparaissent jamais réellement : elles se referment mais continuent d’exister. Cette idée traverse tout le film.
Certaines séquences pourront paraître lentes ou volontairement opaques. Mais cette lenteur fait partie de la proposition cinématographique. Dégel n’est pas un thriller classique. C’est une expérience sensorielle et mémorielle.
Le film interroge aussi la culture du silence dans les sociétés post-dictatoriales. La réalisatrice évoque notamment les compromis politiques ayant accompagné le retour de la démocratie chilienne et cette volonté collective de regarder vers l’avenir sans réellement affronter le passé.
Au-delà de la dimension historique, Dégel parle également de transmission, d’enfance et de la manière dont les adultes construisent les récits qui façonnent la réalité des plus jeunes.
À Cannes, dans une sélection souvent dominée par des œuvres bruyantes ou démonstratives, le film de Manuela Martelli choisit au contraire la retenue, le malaise discret et l’émotion souterraine.
Et c’est précisément cette sobriété qui rend Dégel si profondément troublant.








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Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.