Histoires de la nuit : Léa Mysius transforme le silence rural en cauchemar hypnotique
Paul Hamy et Hafsia Herzi avant le photocall du film "HISTOIRES DE LA NUIT" - En Compétition - Cannes, France. ©Pierre ROIGT / IMPACT EUROPEAN
Il y a des films qui avancent comme des récits.
Et puis il y a ceux qui s’installent comme une présence.
Histoires de la nuit, troisième long-métrage de Léa Mysius présenté en compétition au Festival de Cannes 2026, appartient clairement à cette seconde catégorie. Le film ne cherche jamais à séduire frontalement le spectateur. Il préfère l’envelopper lentement, presque insidieusement, dans une matière faite de silence, de regards suspendus et d’angoisses diffuses. Dès les premières minutes, quelque chose ne tourne pas rond dans ce village perdu de Nouvelle-Aquitaine. Non pas parce qu’un événement spectaculaire viendrait perturber le réel, mais parce que le réel lui-même semble contaminé par une inquiétude sourde.
Adapter Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier relevait presque de l’impossible. Le roman, immense bloc littéraire tendu par la langue, les respirations et les non-dits, semblait peu compatible avec le cinéma contemporain souvent pressé d’expliquer, de découper ou de verbaliser. Léa Mysius prend alors une décision radicale : retirer presque tout ce qui pouvait faire “adaptation littéraire”. Pas de voix off envahissante. Peu de dialogues explicatifs. Très peu de psychologie apparente. Elle taille dans le texte jusqu’à atteindre un noyau brut : la peur.
Et c’est précisément là que le film devient fascinant.
Car Histoires de la nuit n’est pas réellement un thriller au sens classique du terme. C’est un film sur la contamination du malaise. Une œuvre où chaque plan semble porter le poids d’un secret ancien que personne n’ose formuler. Le couple formé par Bergogne et Marion vit dans une sorte de routine suspendue, loin du monde, avec leur fille Ida. La campagne n’est jamais filmée comme un refuge romantique. Elle devient au contraire un espace de retrait inquiétant, presque post-apocalyptique. Les routes semblent mener nulle part. Les maisons donnent l’impression d’être abandonnées depuis des années. Et la nature elle-même paraît observer les personnages.
Bastien Bouillon apporte à Bergogne une présence étrange, presque opaque. Son jeu repose sur l’effacement. Il parle peu, regarde beaucoup, et semble constamment écrasé par quelque chose d’invisible. Ce choix peut d’abord dérouter, notamment pour les lecteurs du roman qui imaginaient peut-être un personnage plus expressif. Mais cette neutralité finit par devenir terriblement inquiétante. Bergogne ressemble à un homme qui a déjà accepté sa propre disparition.
Face à lui, Hafsia Herzi impressionne une nouvelle fois par son intensité physique. Elle donne à Marion une dureté magnifique, jamais caricaturale. Son personnage porte le film dans ses moments les plus douloureux. Chez elle, la fatigue n’est pas seulement psychologique : elle semble inscrite dans le corps même. Chaque mouvement paraît lourd, chaque silence chargé d’années de frustration contenue. Hafsia Herzi réussit quelque chose de rare : rendre visible ce que le personnage refuse précisément d’exprimer.
Mais ce sont peut-être les “méchants” qui donnent au film sa puissance la plus dérangeante.
Paul Hamy compose une figure de prédateur fascinante. Son visage lumineux, presque séduisant, contraste constamment avec la violence qui couve derrière ses gestes. Il incarne cette menace moderne qui ne passe plus par la brutalité immédiate mais par l’ambiguïté permanente. Quant à Benoît Magimel, il livre probablement l’une de ses compositions les plus troublantes depuis des années. Son personnage alterne douceur, ironie et cruauté avec une fluidité terrifiante. Magimel comprend parfaitement que la vraie violence n’a pas besoin de crier.
Et puis il y a Monica Bellucci.
L’arrivée de Monica Bellucci dans l’univers de Léa Mysius produit quelque chose de presque irréel. Elle apparaît comme un fantôme élégant traversant un monde déjà en train de s’effondrer. Son personnage d’artiste peintre vieillissante aurait pu sombrer dans la symbolique appuyée. Mais Bellucci lui donne une intériorité bouleversante. Laurent Mauvignier a raison lorsqu’il parle de sa “densité”. Elle n’a pas besoin de beaucoup de dialogues pour imposer une mélancolie immense. Chaque regard semble porter le poids d’une vie entière.
Le duo qu’elle forme avec Alane Delhaye est d’ailleurs l’une des grandes réussites du film. Leur relation produit un trouble constant. Tendresse, peur, fascination, dépendance : impossible de savoir exactement ce qui les unit. Léa Mysius filme leurs scènes comme des fragments de cauchemar éveillé.
Visuellement, Histoires de la nuit impressionne par sa cohérence sensorielle. La réalisatrice travaille constamment sur la frontière entre réalisme et fantastique sans jamais basculer complètement d’un côté ou de l’autre. Certaines scènes semblent totalement naturalistes. D’autres prennent soudain une dimension presque surnaturelle. La lumière, les sons, les silences prolongés participent à cette sensation de glissement progressif du réel.
Le film rappelle parfois le cinéma de David Lynch pour sa capacité à faire surgir l’étrangeté au cœur du banal. Mais Léa Mysius reste profondément française dans son approche. Là où Lynch explose la narration, elle préfère l’étouffement progressif. Son cinéma avance par infiltration émotionnelle.
Et c’est probablement ce qui divisera une partie du public.
Car Histoires de la nuit refuse les mécanismes classiques du thriller contemporain. Le film ne donne pas toujours les réponses attendues. Certains spectateurs pourront ressentir de la frustration face à ce refus d’explication totale. Mais c’est précisément ce qui fait la singularité de l’œuvre. Léa Mysius filme moins des événements qu’un état mental collectif : celui d’une société rurale rongée par les secrets, les traumatismes enfouis et l’impossibilité de communiquer.
Le rapport au temps devient également essentiel. Le film semble constamment suspendu entre plusieurs temporalités. Le passé continue d’infecter le présent. Les personnages vivent moins dans l’instant que dans les conséquences d’événements anciens. Cette sensation de mémoire malade traverse tout le récit.
À Cannes, Histoires de la nuit apparaît déjà comme l’un des films les plus singuliers de la compétition. Peut-être pas le plus spectaculaire. Peut-être pas le plus immédiatement accessible. Mais certainement l’un des plus persistants. Le genre de film qui continue de hanter longtemps après la projection.
Et surtout, Léa Mysius confirme ici qu’elle possède désormais une voix totalement identifiable dans le cinéma français contemporain. Un cinéma sensoriel, physique, inquiet, qui ose encore croire au pouvoir du mystère.
Dans une époque où tant de films cherchent à tout expliquer, Histoires de la nuit choisit au contraire de laisser le malaise respirer.
Et cette respiration devient peu à peu suffocante.


















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Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.