Ulysse : le bouleversant combat d’une mère face à l’aveuglement du monde
Romane Bohringer, Laetitia Masson et Alphonse Roberts avant le photocall du film "ULYSSE" - Un Certain Regard - Cannes, France. ©Pierre ROIGT / IMPACT EUROPEAN
Le cinéma aborde souvent le handicap avec une peur presque visible : celle d’être accusé soit de misérabilisme, soit de récupération émotionnelle. Beaucoup de films contournent ainsi la réalité concrète du handicap pour privilégier des récits édifiants, rassurants ou artificiellement optimistes. Avec Ulysse, présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026, Laetitia Masson refuse précisément cette facilité. Son film regarde le handicap non comme un sujet abstrait ou sociologique, mais comme une expérience totale qui transforme les corps, les familles, les relations amoureuses, les rêves et jusqu’à la manière même d’habiter le monde.
Le résultat est probablement l’un des films français les plus sincères et les plus douloureusement justes jamais réalisés sur le handicap cognitif.
Car Ulysse ne cherche jamais à devenir “un film sur le handicap” au sens institutionnel du terme. Il raconte avant tout une guerre intime : celle d’une mère refusant de voir son enfant condamné à l’invisibilité sociale.
Dès les premières minutes, Laetitia Masson installe un climat profondément fragile. Alice, interprétée par une Élodie Bouchez absolument magistrale, découvre progressivement que son enfant ne se développe pas comme les autres. Le film refuse toute brutalité démonstrative. Aucun grand effet dramatique. Aucun pathos appuyé. Tout passe par de petits détails : un regard inquiet, une hésitation médicale, un silence prolongé, un bébé qui ne grandit pas “comme prévu”. Cette retenue donne au film une puissance émotionnelle immense.
Là où beaucoup de films sur le handicap utilisent la maladie comme moteur narratif, Ulysse utilise le temps.
Le temps des rendez-vous médicaux.
Le temps administratif.
Le temps des diagnostics.
Le temps de l’attente.
Le temps de l’épuisement.
Et surtout le temps d’une société incapable de suivre le rythme réel des familles concernées.
C’est probablement ce qui frappe le plus dans le film : la sensation d’usure permanente. Laetitia Masson filme admirablement la manière dont le handicap finit par dévorer tout l’espace mental des parents. Chaque décision devient stratégique. Chaque progrès devient une victoire. Chaque refus administratif devient un effondrement.
Mais le film va encore plus loin.
Il montre que le véritable obstacle n’est pas toujours le handicap lui-même.
C’est le regard collectif.
La société décrite dans Ulysse est traversée de bonnes intentions permanentes. Tout le monde semble compatir. Tout le monde semble vouloir aider. Pourtant, l’exclusion demeure partout. Dans les écoles. Dans les institutions spécialisées. Dans les procédures administratives. Dans les discours médicaux eux-mêmes.
Laetitia Masson filme une société qui parle énormément d’inclusion mais qui organise concrètement l’exclusion quotidienne des personnes différentes.
Et cette dimension politique traverse tout le film.
Sans slogans.
Sans militantisme simpliste.
Simplement par l’accumulation des obstacles.
Le génie du scénario réside justement dans cette approche quasi documentaire des mécanismes d’exclusion. Le film ne caricature jamais les institutions. Les médecins ne sont pas monstrueux. Les administrations ne sont pas diaboliques. Le problème est plus profond : le système tout entier est construit pour les individus “standards”.
Ulysse devient alors un corps étranger dans un monde incapable d’accepter l’imprévisible.
Élodie Bouchez porte littéralement le film sur ses épaules.
Sa performance est d’une précision bouleversante.
Elle joue une mère constamment située à la frontière entre la lucidité et le déni. Alice refuse de renoncer. Elle veut croire que tout reste possible. Mais cette énergie admirable devient parfois destructrice, tant elle refuse d’accepter certaines limites imposées par le handicap de son fils.
Le film ose montrer cette ambiguïté.
Et c’est ce qui le rend profondément humain.
Alice n’est pas une héroïne parfaite.
Elle est parfois excessive.
Obstinée.
Épuisante.
Mais son amour pour son fils devient une force presque physique qui traverse l’écran.
La relation entre Alice et Vladimir, interprété par Stanislas Merhar, constitue également l’un des aspects les plus justes du film. Très rarement le cinéma français a montré avec autant de vérité l’effondrement progressif d’un couple confronté au handicap.
Le père s’éloigne.
La mère reste.
Et cette dynamique, malheureusement extrêmement fréquente dans les familles concernées, n’est jamais jugée moralement par la réalisatrice.
Vladimir n’est pas un “mauvais père”.
Il est simplement incapable de supporter la violence psychologique de cette nouvelle existence.
Le film montre admirablement comment le handicap modifie les équilibres affectifs les plus profonds.
Même l’amour finit parfois par s’épuiser face à la fatigue permanente.
Pourtant, malgré sa dureté, Ulysse n’est jamais un film désespéré.
Il contient énormément de lumière.
De musique.
D’amitié.
De tendresse.
Romane Bohringer apporte une énergie presque salvatrice dans le rôle de Laura. Son personnage agit comme un rappel permanent que la vie continue malgré tout.
La musique joue également un rôle fondamental dans le film.
Bach, Chopin, Schumann ou Debussy deviennent presque des refuges émotionnels pour les personnages.
Laetitia Masson utilise la musique non comme simple illustration mais comme espace de respiration intérieure.
Certaines scènes musicales comptent parmi les plus belles du film.
Elles permettent aux personnages de retrouver brièvement une forme de liberté émotionnelle.
Visuellement, Ulysse reste volontairement sobre.
La mise en scène refuse tout spectaculaire.
Cette simplicité esthétique peut parfois donner une impression de classicisme. Mais elle correspond parfaitement au sujet.
Le film ne cherche jamais à transformer la souffrance en objet de fascination visuelle.
Il privilégie constamment la proximité humaine.
Le choix le plus bouleversant reste probablement celui de faire jouer Ulysse adolescent par le propre fils de la réalisatrice, Alphonse Roberts.
Cette décision donne au film une authenticité émotionnelle presque troublante.
On sent constamment que le film dépasse la fiction.
Qu’il devient une nécessité personnelle.
Et c’est précisément cette vérité intérieure qui touche autant.
La dimension politique du film mérite également d’être soulignée.
Dans un contexte où l’inclusion reste souvent un slogan institutionnel plus qu’une réalité concrète, Ulysse agit comme une remise en question frontale des pratiques françaises autour du handicap.
Le film interroge l’école.
Les institutions médico-sociales.
Les administrations.
Mais aussi les représentations collectives.
Pourquoi la différence continue-t-elle de faire peur ?
Pourquoi le handicap reste-t-il si souvent invisible dans l’espace public ?
Pourquoi les familles concernées doivent-elles constamment justifier leur existence ?
Ces questions traversent silencieusement tout le film.
Et elles résonnent longtemps après la projection.
Il faut également parler du courage même de l’existence du projet.
Le générique rappelle qu’aucune grande chaîne de télévision n’a soutenu le film financièrement. Cette absence interroge forcément.
Car Ulysse parle précisément d’une réalité que notre société préfère souvent tenir à distance.
Le handicap reste encore marginal dans le cinéma contemporain.
Et lorsqu’il apparaît, il est fréquemment traité sous un angle rassurant ou inspirant.
Laetitia Masson refuse cela.
Son film parle d’épuisement.
De solitude.
D’humiliation administrative.
D’angoisse permanente.
Mais aussi d’amour absolu.
Et c’est cette honnêteté qui fait toute la grandeur du film.
Présenté à Un Certain Regard, Ulysse pourrait devenir l’un des grands chocs émotionnels de cette édition cannoise.
Parce qu’il transforme une expérience intime en réflexion universelle sur notre capacité collective à accueillir la fragilité humaine.
Parce qu’il refuse le mensonge du “tout ira bien”.
Mais surtout parce qu’il rappelle une chose essentielle : une société se juge toujours à la manière dont elle traite ceux qui ne rentrent pas dans la norme.
Et sur ce point, Ulysse agit comme un miroir profondément inconfortable.








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Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.