Roma Elastica : Bertrand Mandico transforme Cinecittà en rêve fiévreux et hypnotique
Franco Nero, Ornella Muti, Martina Scrinzi, Isabella Ferrari et Bertrand Mandico avant le photocall du film "ROMA ELASTICA" - HORS COMPÉTITION Cannes, France. ©Pierre ROIGT / IMPACT EUROPEAN
Il existe aujourd’hui très peu de cinéastes capables de faire du cinéma comme on fabrique un rêve.
Pas un rêve réaliste.
Pas une hallucination numérique calibrée par les studios.
Mais un rêve sale, mouvant, organique, où les images semblent naître d’un inconscient cinéphile en fusion permanente.
Bertrand Mandico appartient à cette catégorie rarissime.
Avec Roma Elastica, présenté en séance de minuit au Festival de Cannes 2026, le réalisateur poursuit son exploration d’un cinéma volontairement artificiel, baroque, queer et profondément sensoriel. Mais cette fois, quelque chose change. Le film paraît moins construit comme une provocation esthétique que comme une élégie mélancolique sur le cinéma lui-même.
Et c’est précisément ce qui en fait probablement son œuvre la plus aboutie.
Depuis Les Garçons sauvages, puis After Blue et Conann, Mandico bâtit film après film un univers immédiatement identifiable : faux décors assumés, théâtralité excessive, montage impressionniste, sexualité mouvante, corps transformés en territoires mythologiques.
Avec Roma Elastica, il radicalise encore cette logique tout en la rendant paradoxalement plus émotionnelle.
Le film nous plonge dans une Rome des années 80 entièrement reconstruite comme un fantasme de cinéma. Cinecittà devient ici moins un lieu réel qu’un espace mental. Une sorte de purgatoire cinéphile où survivent les fantômes du grand cinéma italien.
Et dès les premières minutes, Mandico impose son langage.
Les voitures ne roulent pas vraiment.
Les paysages derrière les vitres ressemblent à des projections artificielles.
Les studios sont volontairement visibles.
Les coutures du décor apparaissent constamment.
Mais cette artificialité n’est jamais une faiblesse. Elle devient au contraire le sujet même du film.
Mandico ne cherche pas à reproduire la réalité. Il veut montrer comment le cinéma transforme la réalité en mémoire fantasmée.
C’est là que Roma Elastica devient fascinant.
Le cinéaste filme Cinecittà comme un organisme mourant.
Les plateaux ressemblent à des ruines glamour.
Les éclairages rouges et verts donnent parfois l’impression d’un vieux Technicolor en train de se désintégrer.
Et au milieu de ce chaos visuel apparaît Marion Cotillard.
Le choix de l’actrice est essentiel.
Depuis plusieurs années, Cotillard semble chercher des rôles qui déconstruisent son image internationale de star sophistiquée. Ici, elle se laisse totalement absorber par l’univers de Mandico.
Son personnage — une actrice mythique tournée vers son dernier film — fonctionne comme une métaphore du cinéma européen lui-même : magnifique, décadent, épuisé mais encore capable d’éclairs de grâce absolue.
Cotillard impressionne par son abandon total au projet.
Elle accepte le grotesque.
Le ridicule.
Le camp.
La théâtralité outrancière.
Et surtout, elle comprend parfaitement que Mandico ne filme jamais ses personnages comme des êtres psychologiques classiques.
Il les filme comme des apparitions.
Comme des spectres de cinéma.
Noémie Merlant apporte une énergie totalement différente. Plus nerveuse, plus physique, presque punk par moments. Le duo fonctionne admirablement parce qu’il oppose deux formes de présence : Cotillard incarne une icône fatiguée, Merlant une vitalité encore incontrôlable.
Le film devient alors un dialogue entre deux générations d’images.
L’un des aspects les plus impressionnants de Roma Elastica reste sa mise en scène.
Mandico continue de refuser le découpage traditionnel.
Sa caméra flotte.
Glisse.
Traverse les espaces comme si elle suivait une logique subconsciente.
Les surimpressions, les ruptures temporelles, les plans apparemment déconnectés de l’action créent une sensation permanente de déréalisation.
Par moments, on ne sait plus si l’on regarde un souvenir, un fantasme, une scène de film dans le film ou simplement une hallucination collective.
Mais c’est précisément cette instabilité qui donne au film sa puissance hypnotique.
Mandico refuse le confort narratif moderne.
Il exige du spectateur une disponibilité sensorielle totale.
Le cinéma devient ici une expérience physique.
Une matière.
Quelque chose qui transpire, saigne, déborde.
Le réalisateur l’avait déjà affirmé dans plusieurs entretiens : le réalisme ne l’intéresse pas. Et Roma Elastica fonctionne précisément comme un manifeste contre le cinéma contemporain standardisé.
Là où les grandes franchises hollywoodiennes contrôlent chaque émotion, chaque couleur et chaque mouvement, Mandico préfère le désordre, l’excès et l’inattendu.
Ce refus du formatage donne au film une liberté extrêmement rare aujourd’hui.
Bien sûr, Roma Elastica divisera profondément.
Certains spectateurs verront probablement dans cette avalanche de références et de textures un exercice de style prétentieux.
Et il est vrai que le film frôle parfois l’auto-fascination esthétique.
Certaines séquences semblent exister uniquement pour leur beauté plastique.
Mais même dans ses excès, Mandico conserve quelque chose que beaucoup de cinéastes contemporains ont perdu : une foi absolue dans le pouvoir du cinéma comme art du vertige.
Et cette sincérité sauve tout.
Le plus beau dans Roma Elastica, c’est peut-être cette manière de filmer le cinéma comme une matière mourante mais encore vivante.
Le film ressemble à un rêve nostalgique d’un art en disparition.
Un rêve rempli de fumée, de néons, de tissus synthétiques, de visages maquillés et de pellicule imaginaire.
Un rêve parfois absurde.
Parfois sublime.
Toujours profondément libre.















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Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.