Si tu penses bien : Géraldine Nakache dissèque l’enfermement amoureux
Clementine Celarie et Geraldine Nakache avant le photocall du film Si tu penses bien ( Think Goog ) Cannes Premiere au 79e Festival de Cannes, en France, le 16 mai
Présenté dans la section Cannes Première du Festival de Cannes 2026, Si tu penses bien marque un tournant important dans le parcours de Géraldine Nakache. Avec ce quatrième long métrage, la réalisatrice abandonne largement les registres plus lumineux ou sentimentaux qui avaient façonné son cinéma pour plonger dans un territoire beaucoup plus sombre : celui de l’emprise psychologique et des violences invisibles au sein du couple.
Le résultat est saisissant.
Dès les premières minutes, le film installe une tension discrète mais permanente. Nakache refuse les démonstrations spectaculaires. Elle préfère observer lentement la destruction intérieure d’une femme, Gil, incarnée avec une justesse impressionnante par Monia Chokri. Ce choix de mise en scène donne au film une puissance dérangeante, car l’horreur ne surgit jamais brutalement : elle s’infiltre.
L’histoire commence pourtant comme un récit sentimental classique. Une rencontre à Dubaï, un mariage rapide, un enfant. Jacques apparaît d’abord comme un homme protecteur, presque rassurant. Mais très vite, le masque se fissure. Derrière les attentions se cache un besoin maladif de contrôle.
Le film réussit particulièrement bien à montrer comment la violence psychologique se construit à travers des détails presque imperceptibles. Une remarque culpabilisante. Une surveillance constante. Une façon de réécrire les événements pour faire douter l’autre de sa propre perception. Géraldine Nakache filme cette mécanique avec une précision clinique.
Le plus glaçant réside dans l’absence de rupture nette. Jacques ne devient jamais un monstre caricatural. C’est précisément ce qui rend le personnage aussi inquiétant. Niels Schneider compose un homme séduisant, intelligent, parfois même fragile, capable de retourner chaque situation à son avantage. Son jeu repose sur les silences, les regards et les micro-variations de ton. Il crée un personnage d’autant plus terrifiant qu’il semble plausible.
Le film prend également une dimension particulièrement forte lorsqu’il aborde la question religieuse. Jacques instrumentalise sa foi pour justifier sa domination. La religion devient un outil de culpabilisation et de contrôle. Nakache traite ce sujet avec suffisamment de finesse pour éviter toute simplification maladroite. Ce n’est pas la croyance qui est condamnée, mais son détournement à des fins d’emprise.
Le mantra du titre — « Si tu penses bien, il ne t’arrivera rien » — devient progressivement une phrase de conditionnement mental. Une violence douce. Une manière de faire porter à Gil la responsabilité de sa propre souffrance.
Le film fonctionne aussi grâce à sa structure fragmentée. Les ellipses temporelles donnent parfois l’impression d’assister à des morceaux de mémoire traumatique. Le spectateur reconstitue progressivement l’étendue de la destruction psychologique. Cette narration morcelée renforce le malaise et évite tout didactisme.
Si tu penses bien réussit surtout là où beaucoup de films échouent : il montre que l’emprise ne repose pas uniquement sur la peur, mais aussi sur l’amour, la culpabilité, la dépendance affective et l’espoir absurde que l’autre puisse changer.
Monia Chokri impressionne par sa retenue. Elle ne joue jamais la victime de manière démonstrative. Son corps semble peu à peu se refermer sur lui-même. Son regard se vide progressivement. Cette lente disparition intérieure constitue probablement l’aspect le plus douloureux du film.
Le huis clos familial devient alors presque suffocant. Les caméras installées dans la maison, les injonctions religieuses, l’isolement progressif : tout participe à une sensation d’étouffement permanent.
Géraldine Nakache signe ici son film le plus mature et le plus courageux. Sans jamais sombrer dans le sensationnalisme, elle parvient à transformer un sujet extrêmement contemporain en véritable expérience émotionnelle et politique.







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Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.