Tioman : à Bunut, le tourisme apprend à ne pas déranger les tortues
Photos 1, 2 et 3 — Tortue marine FR : Une tortue marine accueillie au sanctuaire de Bunut, sur l’île de Tioman, en Malaisie. Le site participe à la sensibilisation à la protection des tortues marines et de leur environnement. EN : A sea turtle at the Bunut turtle sanctuary on Tioman Island, Malaysia. The site raises awareness about the protection of sea turtles and their marine environment. MY : Seekor penyu laut di pusat perlindungan penyu Bunut di Pulau Tioman, Malaysia. Tempat ini membantu meningkatkan kesedaran tentang perlindungan penyu laut dan persekitaran marin mereka. ©BM / IMPACT EUROPEAN
À Tioman, ce sanctuaire refuse de transformer les tortues en spectacle
Sur la côte ouest de Tioman, le sanctuaire de Bunut protège depuis 2021 les pontes de tortues vertes et imbriquées sur une plage isolée. Le projet, porté par Mohd Don Mustapha, son frère, leur famille et un réseau local, ne fonctionne pas comme une attraction où l’animal serait toujours disponible. Ici, l’éclosion décide du calendrier, les visiteurs doivent respecter des règles précises et les revenus du camping ou des dons permettent de maintenir une présence indispensable à la surveillance de la plage.
Sur une île touristique, la rencontre avec un animal sauvage peut rapidement devenir un produit : une heure annoncée, un groupe, des photographies et la garantie de repartir avec ce que l’on était venu voir.
Bunut fonctionne autrement.
Une tortue ne pond pas parce que des visiteurs ont réservé une excursion. Les œufs n’éclosent pas en fonction d’un programme. Et lorsqu’un groupe arrive après un lâcher, il peut parfaitement trouver les installations temporaires vides.
Ce principe explique une grande partie du fonctionnement du sanctuaire.
Créé en 2021, le projet de Mohd Don Mustapha et de son frère répond d’abord à une réalité observée sur cette partie de Tioman : les pontes étaient vulnérables, à la fois au prélèvement humain et aux prédateurs présents sur la plage.
La première protection a donc consisté à être là.
À Bunut, cette présence reste aujourd’hui déterminante.
Le sanctuaire est intégré au Penyu Bunot Campsite, sur une plage éloignée des principales zones d’activité de l’île. On peut notamment la rejoindre à pied depuis Kampung Paya, en traversant une partie de la végétation, ou par des moyens de transport locaux depuis d’autres secteurs de Tioman.
L’isolement donne au lieu son caractère préservé, mais il crée aussi une difficulté simple : une plage sans surveillance laisse davantage de possibilités au pillage d’un nid ou à sa destruction avant que quelqu’un puisse intervenir.
Le rôle de la famille dépasse donc celui d’un exploitant touristique.
Il s’agit de rester sur place, de surveiller, de repérer les traces de ponte, d’être alerté par les habitants et de décider lorsqu’un nid nécessite une protection supplémentaire.
Une protection qui commence dans le sable
Les œufs de tortues vertes et de tortues imbriquées restent liés au milieu naturel dans lequel ils ont été pondus.
Lorsqu’un nid est trop exposé au braconnage ou à des prédateurs comme les varans, les singes ou les crabes, les œufs peuvent être replacés dans une zone protégée où l’incubation se poursuit dans le sable.
Le choix n’est pas anodin.
Chez les tortues marines, la température d’incubation intervient dans la détermination du sexe des nouveau-nés. Le sable n’est donc pas seulement un support : il fait partie du développement de l’animal.
Cette dépendance rend également les populations de tortues sensibles à l’évolution du climat. Une modification durable des températures peut affecter l’équilibre entre mâles et femelles.
À Bunut, la protection ne cherche pas à supprimer ce fonctionnement naturel.
Elle cherche à empêcher que des pressions supplémentaires interrompent le cycle avant même l’éclosion.
Lorsque les petites tortues apparaissent, leur passage par une installation humaine reste temporaire. Elles ne sont pas destinées à devenir des pensionnaires permanents.
L’objectif est la mer.
Le visiteur doit changer son comportement
Cette priorité modifie totalement la place du public.
À Bunut, la visite ne donne aucun droit particulier sur l’animal.
Une tortue ne doit pas être touchée. Lors d’un lâcher, le couloir entre les nouveau-nés et l’océan doit rester libre afin qu’ils rejoignent eux-mêmes l’eau.
La nuit, la lumière demande également une attention particulière. Les flashs photographiques, lampes blanches et éclairages de téléphones peuvent perturber l’orientation des tortues. Lorsque de la lumière est indispensable, une lumière rouge est privilégiée.
La discrétion compte aussi lorsqu’une femelle vient pondre.
Le visiteur doit rester à distance et éviter les comportements susceptibles de perturber la ponte. Il ne s’agit plus d’approcher au maximum pour obtenir une image, mais de déterminer jusqu’où il est possible d’observer sans modifier le comportement de l’animal.
Cette logique se poursuit dans les gestes les plus simples.
Les déchets doivent être retirés de la plage. Le plastique transporté par les courants peut devenir un obstacle ou être ingéré par des animaux marins. Le projet sensibilise également à l’utilisation de produits susceptibles de nuire aux récifs, notamment certains composants de protections solaires.
La visite devient ainsi une forme d’éducation immédiate : le comportement humain fait partie de la conservation.
Une communauté qui a changé de rôle
Le travail engagé depuis 2021 ne concerne pas uniquement les voyageurs.
Il touche aussi la relation entre les habitants et les œufs de tortues.
La collecte d’œufs pour la consommation ou la vente a longtemps existé dans certaines communautés côtières. À Bunut, les discussions menées par Mohd Don Mustapha et son frère ont progressivement modifié cette relation.
Des habitants signalent aujourd’hui les traces laissées par les femelles sur la plage ou l’emplacement d’une ponte repérée.
Cette évolution compte autant que les grillages entourant un nid.
Un sanctuaire ne peut surveiller chaque mètre de côte en permanence. Un réseau humain capable de transmettre rapidement une information augmente donc directement la capacité de protection.
L’ancienne logique du prélèvement peut alors laisser place à une autre : signaler, surveiller et laisser éclore.
Cinq années de projet ne suffisent pas pour transformer toutes les menaces auxquelles les tortues sont confrontées, mais elles montrent qu’une conservation locale peut aussi modifier les comportements autour d’un animal.
Sans subvention régulière, protéger signifie aussi trouver de quoi rester
Bunut ne bénéficie pas d’une subvention gouvernementale régulière lui garantissant son fonctionnement.
Cette indépendance donne au projet une grande liberté, mais elle crée une fragilité permanente.
Le Penyu Bunot Campsite devient donc une partie du système de conservation.
Une nuit passée sur place, une consommation, une donation ou certaines visites organisées apportent les revenus nécessaires à l’achat de matériel : grillages, filets, piquets, balisage et entretien des équipements temporaires.
La participation évoquée lors de certaines visites organisées, autour de 40 ringgits malaisiens, peut inclure le transport selon l’opérateur choisi.
Mais l’utilité économique va plus loin que l’achat d’un filet.
Ces revenus permettent à la famille de maintenir une activité sur Bunut Beach.
Sans ressources suffisantes, ceux qui surveillent la plage devraient pouvoir gagner leur vie ailleurs. Leur départ créerait immédiatement un vide dans la protection des pontes.
À Bunut, financer le camping revient donc indirectement à financer du temps humain passé sur la plage.
C’est peut-être la ressource la moins visible du sanctuaire, mais l’une des plus importantes.
La protection continue sous l’eau
Une tortue libérée ne cesse pas d’avoir une fonction écologique lorsqu’elle disparaît à l’horizon.
La tortue verte adulte consomme principalement des herbiers et des algues. Son alimentation participe à la dynamique de ces milieux sous-marins.
La tortue imbriquée se nourrit notamment d’éponges présentes sur les récifs. En limitant leur développement, elle contribue à maintenir de l’espace disponible pour les coraux.
La protection des pontes de Bunut rejoint donc un enjeu plus large : celui du fonctionnement des habitats marins entourant Tioman.
Le statut de parc marin de l’île apporte un cadre de protection supplémentaire, mais aucune réglementation ne peut supprimer à elle seule la pollution plastique, l’augmentation du trafic maritime ou les effets du réchauffement climatique.
Le travail du sanctuaire reste nécessairement local.
Il ne protège pas l’ensemble de la mer de Chine méridionale.
Il protège ce qu’il peut atteindre : une plage, des pontes, quelques dizaines de nouveau-nés, parfois davantage, et surtout la possibilité qu’ils rejoignent l’océan.
Plusieurs modèles sur une même île
Tioman ne dépend pas d’un seul dispositif de conservation.
Sur la côte est, le Juara Turtle Project est plus ancien, plus structuré et dispose d’un fonctionnement associatif développé autour de l’éducation, du volontariat et de la conservation.
À proximité de Paya, une initiative privée portée par un établissement hôtelier protège également certaines pontes.
Bunut ne cherche pas à reproduire ces modèles.
Sa petite taille correspond à une autre fonction : maintenir une présence sur une plage particulière de la côte ouest.
La tortue qui vient pondre à Bunut ne choisit pas son lieu en fonction de la taille de l’organisation qui pourra protéger ses œufs.
La conservation doit donc suivre la géographie réelle des pontes.
C’est là que la diversité des initiatives prend son sens.
Le visiteur repart, la tortue aussi
Bunut offre une expérience inhabituelle parce qu’elle refuse une promesse devenue courante dans le tourisme animalier : garantir que le visiteur verra ce qu’il est venu chercher.
Une tortue peut être là.
Ou être déjà partie.
Un nid peut éclore ce soir.
Ou plusieurs jours plus tard.
Cette incertitude ne diminue pas la valeur du sanctuaire. Elle prouve au contraire que le calendrier reste celui de l’animal.
Depuis 2021, le projet a construit autour de cette idée une petite économie, une surveillance locale et une relation différente avec les habitants et les visiteurs.
L’homme protège parce qu’il intervient au moment où la tortue est vulnérable.
Puis il accepte de perdre le contrôle.
Le nouveau-né traverse le sable, entre dans l’eau et disparaît.
À partir de cet instant, il ne reste au sanctuaire qu’à attendre une autre ponte.
À Bunut, protéger la tortue signifie finalement accepter qu’elle n’appartienne jamais au lieu qui l’a sauvée.









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Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.