The Man I Love : Ira Sachs face au poids écrasant des tragédies queer au cinéma
Rami Malek et Ira Sachs avant le photocall du film "THE MAN I LOVE" - EN COMPÉTITION Cannes, France. ©Pierre ROIGT / IMPACT EUROPEAN
Il existe des films qui arrivent avec le poids immense de leur propre héritage.
The Man I Love appartient précisément à cette catégorie.
Présenté en compétition au Festival de Cannes 2026, le nouveau film d’Ira Sachs se place volontairement dans une histoire cinématographique déjà extrêmement chargée : celle des récits queer marqués par le sida, la destruction du corps et l’effondrement amoureux.
Et c’est probablement là que commence son principal problème.
Parce qu’en choisissant de raconter une nouvelle fois cette trajectoire tragique sans réellement la réinventer, Sachs expose immédiatement son film à des comparaisons écrasantes.
Impossible de ne pas penser à 120 battements par minute de Robin Campillo.
Impossible aussi de ne pas voir planer l’ombre de Philadelphia, de All That Jazz, voire de certains mélodrames de Fassbinder ou de Derek Jarman.
Or, face à ces références majeures, The Man I Love peine souvent à imposer une véritable singularité.
Le récit suit Jimmy, artiste homosexuel atteint du sida à un stade déjà avancé de la maladie. Dès les premières minutes, le film nous plonge dans un espace dominé par la conscience de la mort imminente.
Jimmy n’a même pas quarante ans, mais son corps semble déjà appartenir à une temporalité différente.
Chaque mouvement porte la fatigue.
Chaque regard semble contaminé par la disparition à venir.
Autour de lui gravitent des proches incapables d’accepter réellement cette perspective.
C’est d’ailleurs là que le film devient parfois intéressant : dans cette incapacité collective à concevoir la mort prochaine d’un homme encore jeune.
Le regard des autres transforme Jimmy en présence presque spectrale.
Ni tout à fait vivant.
Ni déjà absent.
Tom Sturridge parvient à donner une véritable densité à cette ambiguïté. Son interprétation repose moins sur les démonstrations émotionnelles que sur l’usure intérieure.
Il joue la fatigue comme une matière.
Son visage semble constamment traversé par quelque chose d’indicible.
Par moments, il apporte même au film une délicatesse qui manque souvent à sa mise en scène.
Car le grand défaut de The Man I Love réside précisément dans cette mise en scène.
Ira Sachs semble ne jamais faire confiance au silence.
Ni aux corps.
Ni à ses acteurs.
Le film compense alors son manque de tension visuelle par une surenchère musicale permanente.
Les scènes les plus intimes se retrouvent recouvertes d’une musique classique dramatique, saturée de chants lyriques, qui finit par écraser toute émotion véritable.
Chaque moment de suspension paraît immédiatement souligné au marqueur.
Comme si le film avait peur que le spectateur ne ressente pas suffisamment la tragédie.
Cette emphase devient rapidement étouffante.
Et elle révèle une faiblesse plus profonde : le film peine à produire son émotion par le cinéma lui-même.
Contrairement à Campillo, qui utilisait les corps, les espaces militants et la pulsation collective pour faire exister la maladie comme force politique, Sachs reste prisonnier d’un dispositif beaucoup plus académique.
Le sida redevient ici essentiellement un outil mélodramatique.
Et c’est frustrant.
Parce que le sujet mériterait précisément d’être réinterrogé autrement en 2026.
Le film semblait pourtant amorcer une piste passionnante dans sa première partie.
Pendant un temps, la maladie reste presque hors champ.
On comprend que Jimmy décline physiquement, mais Sachs évite d’en faire immédiatement un spectacle.
Cette distance crée une étrangeté très forte.
Le sida contamine l’espace par ses conséquences émotionnelles plutôt que par sa représentation directe.
Mais cette idée disparaît rapidement.
Le film revient alors vers une représentation beaucoup plus conventionnelle : hôpitaux, consultations, souffrance physique explicitement montrée.
Comme si Sachs finissait lui-même par céder aux automatismes du genre qu’il semblait vouloir contourner.
Cette impression de déjà-vu traverse tout le projet.
Le problème n’est évidemment pas qu’un film raconte encore la douleur queer.
Ces récits restent essentiels.
Mais lorsqu’un film de compétition cannoise choisit ce terrain, on attend qu’il apporte un regard neuf, une forme nouvelle ou une pensée contemporaine.
Or The Man I Love semble constamment regarder en arrière.
Même son personnage d’artiste consumé rappelle directement Joe Gideon dans All That Jazz.
Mais là où Bob Fosse transformait la disparition physique en explosion formelle et chorégraphique, Sachs reste dans une approche beaucoup plus illustrative.
Rami Malek accentue encore cette sensation.
Son interprétation apparaît souvent trop démonstrative.
Chaque émotion semble poussée jusqu’à l’excès.
Les regards.
Les cris.
Les tremblements.
Tout paraît joué “fort”.
Et cette intensité forcée finit paradoxalement par éloigner le spectateur.
Le film aurait probablement gagné à davantage de retenue.
À davantage de silence.
Car les meilleurs moments restent justement ceux où Sachs laisse enfin respirer ses personnages.
Quelques scènes tardives entre Jimmy et ses proches retrouvent ainsi une vérité bouleversante.
Soudain, le film cesse d’expliquer.
Il cesse de souligner.
Et il devient enfin humain.
C’est là tout le paradoxe de The Man I Love.
Le film contient par fragments quelque chose de profondément sincère.
On sent qu’Ira Sachs filme cette histoire avec une véritable douleur intérieure.
Mais cette sincérité se retrouve constamment ensevelie sous les codes du mélodrame queer classique.
Comme si le cinéaste n’arrivait jamais à s’affranchir du poids culturel de ce type de récit.
Reste malgré tout une réflexion intéressante sur la manière dont les personnages queer continuent d’être représentés au cinéma.
Encore aujourd’hui, beaucoup de récits LGBTQ+ restent structurés autour de la souffrance, de la maladie et de la disparition.
The Man I Love ne remet jamais vraiment cette tradition en question.
Au contraire, il semble parfois la reproduire mécaniquement.
Et c’est peut-être cela qui laisse cette étrange sensation d’épuisement créatif.
Le film n’est pas raté.
Il est simplement prisonnier d’une mémoire cinématographique trop lourde pour lui.









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Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.